Interview de Joanda
auteur, compositeur, interprète et comédien

 

Mercredi 18 octobre 2006


Les voies (ou les voix) du Net sont parfois étonnantes et passionnantes. Ainsi, l’autre jour, je reçois un message d’un jeune artiste qui se présente en tant que doubleur du rôle principal du film Au bistro du coin, réalisé par Charles Némès et qui me propose une interview. Cinekosma n’allait pas rater ça - le don providentiel d’un oiseau rare. Car, ce jeune homme n’est pas un doubleur ordinaire : il a assuré la version occitane du film. Film - riche idée ! - qui a été doublé en six langues françaises régionales : en cht’i, en occitan, en breton, en créole, en alsacien et en corse.

Par ailleurs, j’apprends qu’il est d’abord auteur-compositeur et interprète - sans doute beaucoup plus connu dans sa belle région languedocienne. L’entretien qui suit est plein de bon sens, d’ouverture et d’enseignement. Tout empreint qu’il soit par sa culture régionale, il est très sensible aux autres langues et traditions. Une âme d’artiste, en somme.

Cinekosma vous conseille vivement de consulter également (via le lien situé plus bas) le site de Joanda où figurent beaucoup d’informations, d’articles de presse et même un pittoresque extrait du film Au bistro du coin (sortie en salles le 16 mars prochain) en version occitane. Un excellent moment de détente en perspective !


Il me semble que vous avez une formation musicale sérieuse, pourriez-vous m’en parler plus largement ?

Je suis auteur compositeur interprète. Mon album « Register » est distribué dans l’ensemble des réseaux nationaux qui proposent des CDs. Je suis du Languedoc et l’album est un voyage au cœur du pays d’Oc. Onze titres aux frontières de la tradition et de la modernité où les sonorités des instruments occitans se marient avec le style pop actuel. Le concert est réalisé avec six musiciens qui jouent sur scène et utilisent différents instruments contemporains et traditionnels : guitares électriques et acoustiques, basse, batterie, percussions traditionnelles, vielle à roue, violon, flûtes, piano et autres petits instruments. On sillonne les routes à la rencontre des publics qui viennent écouter ces chansons que l’on qualifie parfois de « chansons du monde ». On a croisé sur nos scènes certains artistes de la World Music comme Buika, Luz Casal ou Cesaria Evora... On peut écouter et regarder certaines vidéos sur www.joanda.net.


Avant ce doublage, particulièrement intéressant, est-ce que vous avez eu une formation artistique ?

Une directrice de casting est présente pendant le doublage. C’est-à-dire que l’on regarde scène après scène, on commente le jeu du comédien à l’écran puis on se lance dans le texte pour doubler du mieux possible. La directrice est là pour nous guider et nous conseiller sur le jeu. Pas de formation artistique au préalable, mais de bons conseils au moment de jouer. Je crois de toute façon que la meilleure des écoles est celle qui nous met dans le feu de l’action, sans filet !


Toutefois, qu’est-ce que vous imaginez pour votre avenir, pensez-vous développer vos capacités de comédien ou de chanteur ou bien êtes-vous résigné au sort ?

Parler d’avenir dans le milieu artistique présente un risque car tout va très vite. On peut avoir de superbes contacts un jour et de moins bons le lendemain. Mais lorsqu’on est dans ce métier, on y est parce que une envie qui nous habite nous donne une incroyable énergie. La création, c’est tous les jours et n’importe où. On en est presque victime et on s’y résigne, elle est plus forte que l’artiste lui-même. Pour l’avenir dans l’immédiat, je compose de nouvelles chansons que je joue sur les routes. Pour la comédie, on vient de me proposer de réaliser un autre doublage. Vous voyez que l’avenir artistique dépend aussi de paramètres extérieurs que l’on ne maîtrise pas toujours.


Pour ce qui est du cinéma, quel est votre film préféré (un ou plusieurs selon celui qui vous vient à l’esprit en premier)?

Il y en a trop pour que je puisse donner un titre. Ce qui est sûr, c’est que j’accorde autant d’importance dans ce que je vois que ce que j’entends. Un film dont la musique ne m’accrocherait pas n’est pas forcément un bon film pour moi. Parfois je ferme les yeux au cinéma juste pour avoir le plaisir de me concentrer sur la musique. Les musiques de films composées notamment par Eric Serra me transportent. Mais il y a de nombreux autres compositeurs de musiques de films qui me font vibrer.


Quel est votre cinéaste préféré ?

La réponse est difficile car un cinéaste peut à la fois vous étonner ou vous décevoir. Les films sont aussi le reflet d’une période et le cinéaste n’est peut être pas le même à telle ou telle époque de sa vie. Dans l’immédiat, je pense à Claude Lelouch.

Quels sont vos acteurs ou actrices préférés ?

Je vais avoir une pensée pour les artistes qui interprètent des voix au cinémas. Il y en a beaucoup et je pense à Vincent Cassel qui prête sa voix à Hugh Grant, Charles Aznavour pour un personnage de dessin animé, Francis Lax pour Harrison Ford dans Star Wars et aussi Richard Berry pour Dustin Hoffman. La technique pour doubler est chaque fois la même : nous partons en premier de ce qui est dit dans la VI (Version Internationale) qui comprend tous les effets (ambiances, bruitages, musiques…) ; pour ce qui nous concerne, nous enregistrons la voix de la VOC (Version Occitane), puis la VI et la VOC sont mixées pour obtenir la version finale.

Quel est votre sentiment par rapport à la cinématographie française de ces quarante dernières années ?

Elle évolue. Je m’aperçois qu’elle accorde une place plus importante aux régions. C'est-à-dire que le cinéma se déplace plus facilement qu’avant. Les décors et les lieux changent. Paris est une ville dont le cinéma abuse. Faudrait la laisser souffler un peu. Et certains l’ont compris. Ils partent à la découverte des richesses de chaque région. Chez moi en Occitanie, nous recevons de plus en plus de cinéastes qui viennent tourner leur film. Ici, tout est décor. Les comédiens et cinéastes qui viennent tourner ne sont pas les mêmes à la sortie du film. C’est tant mieux, cela permet de faire évoluer le film dans son ensemble. Egalement, on remarque davantage d’intérêt pour les films qui rendent à l’écran des spécificités territoriales. Ce sont des films de caractère qui n’hésitent pas à « rendre vraie» la vie d’un territoire avec sa langue, sa culture, ses habitants.


Franchement, entre nous soit-dit, n’êtes vous pas déçu par le cinéma d’aujourd’hui toutes origines confondues ?

Il ne faut pas répondre aux sirènes de la standardisation et mondialisation. Le cinéma qui vivra sera celui qui restera vrai. Et pour rester vrai, on a besoin de revenir à l’essentiel. L’essentiel se trouve notamment dans les richesses spécifiques de notre territoire. Le vrai se détecte dans une culture propre, une langue propre, une façon de vivre qui sera différente de celle des modèles que la mondialisation cherche à nous imposer. Je suis occitan et vivre à l’occitane est différent de vivre à l’américaine. Si je suis un Occitan qui cherche à faire de l’américain, je ne serai pas bon car je copierai. Mais si je fais de l’occitan, je ferai ce que je suis et ce qu’il y a de plus intime en moi, je serai donc vrai. Et le cinéma n’aime que le vrai.


Quelle qu’ait été votre formation de comédien, est-ce que vous considérez les métiers artistiques comme des professions ?


Oui sans aucun doute. Pour l’affirmer, il faut exercer dans le milieu artistique. Faire une chanson me prend des heures de travail. Il en est de même pour un comédien. Lorsqu’on écoute une chanson ou lorsqu’on regarde un film, on ne se doute pas toujours de tout le travail qu’il y a derrière. L’art est peut-être le métier qui demande le plus de travail d’autant plus que l’on arrête pas d’être artiste lorsqu’on rentre le soir à la maison. C’est passionnant mais très prenant. C’est un métier qui ne connaît pas de vacances.


Est-ce que vous vous sentez en phase de ce qu’il se passe aujourd’hui, notamment en France ou bien avez-vous un côté rebelle ?

Si nous ne sommes pas en phase avec ce qu’il se passe en France, il faut proposer des solutions ou d’autres voies. L’Occitanie me propose cette autre voie. Je peux bâtir ma société, participer à l’élaboration d’une langue et d’une culture qui est en construction permanente depuis plus de 1000 ans. Il faut inventer, créer, choisir. Pour moi c’est ici l’autoroute de la liberté où tout s’invente tous les jours dans tous les domaines : chanson, cinéma, théâtre, littérature, sport, radio, télé…


Par rapport au film que vous avez eu la chance de doubler, quelles ont été vos sensations, vos difficultés et ensuite vos aspirations ?


Pour le doublage, il faut se mettre de suite dans la peau du personnage et faire correspondre la tonalité de sa voix à l’intention que l’acteur veut faire passer à l’écran. La directrice de casting nous conseille pour chaque réplique que nous devons dire. Au niveau technique, nous avons un casque, un micro et un écran vidéo où nous voyons le film et où défile ce que nous appelons une bande rythmographique qui synchronise le texte avec le mouvement des lèvres des personnages. La façon de dire en occitan étant différente de la manière française, il faut toujours adapter le texte en fonction de ce mouvement de lèvres, faire passer toute la subtilité du texte et respecter par exemple les jeux de mots s’il y en a ou d’autres expressions idiomatiques qui ne sont pas les mêmes en français et en occitan. Cette ambiance particulière de studio et d’enregistrement ressemble d’une certaine façon à ce que je vis quand j’enregistre mes chansons. Cela m’a donné envie de retourner en studio !


Pour terminer, je suis loin d’être insensible à la démarche de faire 6 versions différentes en tenant compte des langues régionales françaises. Quant à vous, qu’en pensez-vous ...?


C’est une grande première en France. Il est temps de considérer les autres langues historiques en France qui font partie du patrimoine immatériel de l’humanité. Les autres pays européens ont ratifié ce qu’on appelle « la charte européenne des langues minoritaires ». Pour respecter l’individu, il faut respecter sa culture et sa langue. Gandhi affirme qu’une nation doit être jugée à la façon dont elle traite ses minorités. Et si nous nous penchons sur la question, nous voyons que ce qu’on appelle minorité n’est pas si minoritaire que ça. Et c’est souvent un gage de proximité et de qualité. On le comprend depuis quelques années avec ce qu’on appelle les circuits courts, les produits de proximité labélisés et un intérêt croissant pour les langues et cultures de chaque territoire. Faire un film en 6 langues participe à développer la culture de proximité, donc à reconnaître l’Homme dans ces différentes spécificités et donc à s’ouvrir à l’Autre et au Monde. Chanter en occitan ou faire un film en occitan participe à la biodiversité nécessaire à l’humanité.

 

 

Après ce petit voyage nous invitant au respect des différences - différences qui comme toujours sont enrichissantes - il ne me reste plus qu’à adresser un mot d’encouragement.
Bon vent, aventurier-artiste !


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