Cinékosma
:
Une première question s’impose.
Comment passe-t-on du domaine scientifique le plus pointu (docteur
en physique nucléaire) au domaine artistique - carrément
clown. Qu’est-ce qui t’as pris, qu’est-ce
qui a motivé ce virage radical à 2000 degrés
? Est-ce que c’est de la folie pure ?
David Lowe :
Je faisais déjà un petit peu le clown de temps
en temps, le soir. Le fait même de changer comme cela,
c’est un geste de clownerie pure; de basculer dans l’art,
c’est un geste par définition artistique. Quelque
part, il me semble que c’est un geste normal dans le fond
venant de quelqu’un qui est né clown. Est-ce que
je le ferais maintenant avec trois gosses et une femme ? Quoique
même aujourd’hui, je change de métier toutes
les semaines (rires) J’ai fait chroniqueur à la
télé, chroniqueur à la radio, j’ai
fait des musiques de films parce que parfois je me dispute avec
les gens avec qui je travaille et après je travaille
plus avec eux. (rires). J’avais quelqu’un qui était
un ami, nous avions la même démarche, nous avions
pleins d’idéaux artistiques et puis lui, il a fini
par faire des choses conventionnelles, des séries télé,
et même quand il a fait son film, c’était
conventionnel. C’est des gens qui perdent toute leur fraîcheur
de court métrage. Alors que nous, nous avons fait ce
long métrage avec la fraîcheur du tout début.
Alors tu as des réalisateurs qui parlent toujours de
leur court, leur court et se demandent quand est-ce qu’ils
vont faire leur long (métrage). Ca a d’ailleurs
quelque chose de sexuel cette histoire ; ils l’ont courte
et ils aimeraient l’avoir longue. (rires) Quand on a commencé
par faire Pierre et le Loup, en tant que court métrage
bien sûr, on ne s’est pas dit que ce morceau de
Prokofiev était court ; faut-il que ça fasse la
même durée que les quarante symphonies de Mozart
? Est-ce qu’on va dire que la symphonie de Mozart n°
40 est courte ?
Cinékosma :
Précisément, est-ce que
vous ne trouvez pas que le cinéma est un peu trop standardisé
au niveau de la durée, qu’un film pourrait faire
aussi bien 17 minutes que 43 que 2 heures ?
Charlotte Lowe:
Oui, bien sûr, c’est exactement ça.
David Lowe :
Je crois qu’en l’occurrence nous avons trouvé
la bonne durée. 1h10, c’est suffisant. On n’a
pas voulu faire quelque chose de carré. Oui, justement,
je regarde par exemple chez toi, dans ton salon, il y a beaucoup
de tableaux et il n’y en pas un qui soit de la même
taille, alors qu’au cinéma, on est obligé
de standardiser. Pour ce qui est de la forme, au cinéma,
il y a des gens qui se sentent obligés de mettre du cinémascope
partout, même quand il y a un seul personnage dans le
plan, ils filment en large et moi c’est quelque chose
qui m’agace ; le gars, il est complètement perdu
avec plein d’espace vide autour de lui. Oui, en effet,
il devrait y avoir beaucoup moins de conventions qui permettraient
d’être libre; de même au niveau du son, d’utiliser
systématiquement le dolby stéréo alors
qu’il n’y a que deux personnages qui discutent,
cela ne paraît pas vraiment indispensable. Justement,
une fois j’ai voulu faire un film sans dolby. Parce que
le dolby, il couvre le fond sonore, lequel est très important
pour l’ambiance. Pour ce qui est du bruitage qui est indispensable,
on va le couvrir avec le dolby et je trouve ça idiot
parce qu’après pour retrouver le bruitage il faut
“resalir” la bande-son.
CK :
Alors bien sûr les domaines scientifique
et artistique sont a priori deux domaines diamétralement
opposés. Mais, n’y aurait-il pas, selon vous quelque
chose de commun entre les deux ?
Charlotte Lowe :
Oui, parce que pour David lorsque je le vois travailler, composer
de la musique par exemple ou écrire quelque chose, il
travaille exactement de la même manière que dans
son domaine scientifique. Je ne crois pas que pour lui il s’agisse
d’un virage à cent pour cent, parce que quand on
est à la recherche de quelque chose, on est tout bonnement
dans la recherche. Lorsqu’il travaille, il se pose toutes
les questions possibles et c’est à ce moment-là,
je pense, que c’est la même chose.
CK :
Donc, autrement dit, quelle que soit la
discipline, contrairement à ce que pensent beaucoup de
gens, la démarche fondamentale est la même, même
lorsqu’on fait le clown il y a toute une technique derrière.
Et de toutes façons si on oublie l’aspect recherche
dans une démarche artistique, on a toutes les chances
de se planter et de ne rien créer.
Charlotte :
D’ailleurs pour pouvoir ensuite dépasser le travail
qui forme une véritable colonne vertébrale, pour
pouvoir bénéficier d’une plus grande liberté
au moment du tournage, il faut absolument fournir un travail
gigantesque. Autrement dit, pour trouver la spontanéité
il y a toute une préparation qui est inévitable
et même lorsqu’on nous demande si le résultat
obtenu par les enfants est le fait de la spontanéité,
nous répondons qu’ il ne faut pas oublier qu’il
y a tout un travail préparatoire auparavant.
David :
Effectivement, à la télévision peut-être,
on peut travailler sans rien savoir faire, sans aucun talent;
c’est là qu’on a le plus d’idiots qui
se sont trouvés au bon endroit et au bon moment ; alors
que de tout temps, quand on regarde les saltimbanques, les jongleurs,
c’était des gens qui travaillaient énormément
leur métier.
CK :
Et pourquoi avoir choisi la France pour
y vivre ?
David :
C’est pour des raisons romantiques. Quand est en Angleterre
et qu’on a envie d’aller en Europe, on ne peut aller
qu’en Italie ou en France, non ? Je voulais faire le clown
dans la rue et il me semblait que la France était un
pays adéquat. Et puis, voilà, la France est quand
même assez près, c’est quand même dans
notre culture, il suffit de prendre le bus et le ferry et on
est là. Oui, c’était en plus pas très
loin ; je n’étais donc peut-être pas très
courageux. (rires)
CK :
Et pourquoi tant d’activités diverses ? Plusieurs
vies, si j’ose dire. Est-ce que tu as besoin de t’oublier
? Ou bien n’est-ce simplement qu’un appétit
féroce ?
David :
Oui, c’est un appétit féroce! C’est
peut-être, je le dis en rigolant, c’est peut-être
pour que les gens aient un jour envie de lire ma biographie
jusqu’au bout ; d’essayer de la rendre la plus riche
et la plus intéressante possible. Parce que bien souvent,
une biographie c’est sinistre et moi, par exemple, après
le premier paragraphe, j’arrête. C’est pour
ça il faut lui donner un peu, comment dirais-je, un peu
de consistance, lui apporter un “petit peu de curieux”
(rires). Oui, et puis c’est toujours pareil, c’est
une constante recherche d’une vérité comme
lorsque je pratiquais la physique. Et puis toutes ces recherches
“sérieuses” m’ont amené à
rechercher cette vérité ailleurs. J’ai eu
l’impression à un moment donné qu’on
pouvait peut-être mieux les trouver au théâtre,
au cinéma ou en musique.Et puis, et puis, il y a toujours
l’amour. Dans le film, nous avons voulu retrouver cette
expression de l’amour. Et le fait de partir dans tous
les sens n’est pas si bizarre que ça lorsqu’on
fait la recherche d’une certaine vérité.
Mais il ne s’est jamais agi d’une question d’un
style” de quoi s’agit-t-il” posée par
Henri-Cartier-Bresson; c’est une question qui me semble
très prétentieuse.
CK :
Par ailleurs, de toutes façons,
il me semble que c’est le trajet qui compte dans la vie
et non pas l’aboutissement.
David :
David : Oui bien sûr, l’aboutissement n’est
qu’un point et une fois qu’on l’a atteint
on va à un autre point. Donc c’est bien le trajet
qui est le plus important. Alors qu’aujourd’hui,
tout le monde essaye d’écourter jusqu’à
annihiler le trajet.
CK :
Pour parler simplement, quel est votre
art préféré ?
David :
Moi, c’est la musique, toutes les
musiques.
Charlotte :
Mois, je suis plutôt sensible à la peinture.
CK :
Est-ce que vous pensez qu’il
y ait, non pas des arts supérieurs aux autres, mais des
arts qui seraient porteurs d’une certaine exemplarité
pour l’ensemble des arts ? Pour le philosophe Alain, par
exemple, c’est l’architecture qui devrait inspirer
toutes les disciplines artistiques. D’un point de vue
structurel , je trouve ça plutôt vrai, mais personnellement,
je ne peux pas exclure l’harmonie, la musique. Qu’est-ce
que vous pensez de cette réflexion?
David :
Oui, je suis d’accord, parce qu’il y a une partie
de l’architecture qui est fondée sur l’harmonie.
Oui, je pense que la musique est assez fondamentale quand même.
La musique, c’est l’art divin ; c’est là
qu’on parle aux anges. Même les jeunes gens qui
sont dans une “rave”, qui sont en train de se balancer
comme ça, et bien je pense qu’ils cherchent à
s’envoler.
Charlotte :
L’art, je pense que c’est
quelque chose de transcendant qui pour moi peut commencer par
la famille, la vie en couple.
David :
C’est pour s’envoler tout ça, c’est
pour s’envoler. Par exemple, je pense au cirque, ces trapézistes
qui s’envolent pour échapper à la pesanteur.
CK :
Moi, ça me parle beaucoup le fait
de s’envoler, d’échapper à la loi
de la pesanteur, se libérer des contraintes terrestres.
David :
Oui, parce que l’art, je pense à Prokofiev dont
la vie devait être très ordinaire. Je suppose qu’il
était aussi con que nous, mais ça ne l’empêchait
pas d’avoir ce génie créatif, et c’est
à travers la musique qu’il a pu exprimer cette
nature humaine. On est tous des cons, avant on appelait cela
des pécheurs, mais maintenant on peut appeler ça
des cons.
Charlotte :
L’art, c’est transcendantal. Il y a l’oeuvre
et l’artiste et bien sûr l’oeuvre ne peut
pas vivre sans l’artiste et l’ouverture de l’artiste
permet à l’oeuvre de naître.
CK :
Justement, vous me faites penser à
une question. Est-ce que vous êtes capables de faire la
distinction entre l’oeuvre et l’artiste ? Je repense
à l’éternel problème que pose Céline
qui était un génie littéraire et qui par
ailleurs était un sale type. Dans quelle mesure, vous
pensez qu’on peut séparer les deux ?
Charlotte :
On ne peut les séparer car c’est l’artiste
qui est à l’origine de l’oeuvre. En revanche,
il y a u n exemple qui me semble intéressant. Au théâtre,
une pièce est écrite par son auteur, puis ensuite
elle sera jouée et rejouée, donc revisitée
par différents metteurs en scène et comédiens.
Ce qu’il y a de passionnant dans ce cas de figure, c’est
que ces artistes qui interprètent l’oeuvre de l’auteur,
et bien ils apportent quelque chose dont le dramaturge n’était
peut-être pas conscient.
CK :
C’est un peu le cas des livres qui sont “réécrits”
chaque fois qu’ils ont été lus par un nouveau
lecteur...
David :
Oui justement, dans le milieu de notre film, Roméo
et Juliette, nous avons pratiqué ce type de relecture
totale d’ailleurs. C’est une adaptation de Roméo
et Juliette où nous reprenons le petit Pierre comme
s’il avait lu cette œuvre. Il réfléchit
avec cette histoire, il joue avec Roméo et Juliette.
Il part avec trois personnages au départ, Roméo
d’abord mais on ne s’en rend pas compte au départ,
et, il y a ensuite une étrange dame dans la forêt
qui est la nourrice, comme une sorte de fantôme qui incarne
une Juliette onirique. Alors c’est le petit Pierre qui
va les ramener l’un à l’autre ; mais en vérité,
on ne sait pas si le garçon vit réellement ce
qui lui arrive ; c’est comme un rêve. Et nous restons
très très ambigus.
Charlotte :
Et c’est marrant, parce que c’est un passage, que
nous les adultes avons du mal à accepter ; en revanche
c’est le passage favori des enfants. Parce que nous avons
du mal à nous laisser porter tout simplement par l’image
et la musique.
David :
Mais on touche directement les enfants.
Charlotte :
Les enfants possèdent cette capacité de prendre
une petite voiture, par exemple, de faire vrrroum.... et de
se retrouver dans un autre univers.
CK :
Effectivement je pense qu’il est indispensable de laisser
aux enfants cette possibilité d’utiliser leur imaginaire
à leur gré. Je pense notamment à ma petite
nièce de deux ans, lorsqu’un jour, elle a jeté
tous ces jouets et qu’elle a passé dans le jardin
où elle était deux heures à jouer avec
trois ou quatre cailloux.
Charlotte :
C’est ce que nous avons aussi fait ; nous avons enlevé
le jouet aux enfants et nous les avons laissé jouer avec
le papier d’emballage. Et d’ailleurs, c’est
toute la philosophie de notre film, ne pas essayer de tenter
de faire croire des choses aux enfants, mais de les inciter
à imaginer. Nous sommes aux antipodes d’un Harry
Potter, où jamais l’enfant ne participe au film.
L’enfant participe au film lorsqu’on ne lui ment
jamais.
CK :
Oui, de nos jours on remarque trop souvent
cette démarche négative dans les films pour enfants
; à savoir leur servir du prémâché,
du blédina...
Charlotte :
Du reste, c’est un film que l’on peut voir “x”
fois ; et notamment grâce à Prokofiev, bien sûr.
Eh bien nous qui avons travaillé quatre ans avec Prokofiev,
jamais nous n’avons pu nous en lasser.
David :
En effet on ne se fatigue jamais de la musique. Et qui plus
est, souvent on la redécouvre. Moi par exemple je viens
de redécouvrir les sonates de Beethoven. Je les ai écoutées
depuis des années, mais je n’avais pas découvert
certaines choses. J’ai écouté les sonates
en boucle, parce que j’avais l’impression de ne
les jamais avoir entendues. Mais peut-être je n’étais
pas prêt pour ça avant mais que je le suis maintenant.
Charlotte :
Ou bien que tu étais prêt, mais différemment.
David :
C’est comme en littérature avec Dostoïevski,
maintenant je le trouve très humain et très drôle
! Cela peut paraître étonnant de trouver “Crime
et Châtiment” drôle, mais c’est comme
ça que je le perçois aujourd’hui. Je devais
sans doute manquer d’humour lorsque j’avais vingt
ans...
CK :
Quelle est la forme cinématographique que vous préférez
et par laquelle vous êtes peut-être le plus influencés
?
David :
Surtout par les classiques. On peut dire très clairement
: Tarkovski, Eisenstein, Bergman, Mürnau. Alors Mürnau,
notamment avec son “Nosferatu” où avec trois
fois rien il nous impressionnait, nous faisait rêver.
Avec son “Faust” également où avec
quelques petits effets bricolés il était beaucoup
plus convaincant qu’un Spiderman qui lorsque je le revois
à la télé me fait sourire car je n’y
crois pas du tout.
CK :
Tu évoques là un problème
qui moi me touche beaucoup, c’est l’utilisation
abusive du numérique. Je n’arrive absolument pas
à y croire, c’est plastifié et il n’y
a pas de lumière.
Charlotte :
Ce qu’il y a de dangereux, c’est que les enfants
y croient. Néanmoins nous, nous avons travaillé
avec du numérique, mais nous n’avons pas essayé
de faire de l’argentique avec du numérique. Notre
démarche, cela a été d’utiliser au
mieux les possibilités du numérique, ce qui change
tout. Toutefois, je pense que nous avons obtenu une image assez
belle.
David :
Par rapport au cinéma moderne, il y a aussi tous ces
mouvements de caméra qui me semblent excessifs. Je ne
suis pas sûr que les premiers cinéastes, s’
ils avaient eu des caméras légères à
l’époque, auraient eu autant la bougeotte. En revanche,
ils soignaient la composition de leurs plans comme nous avons
perdu l’habitude de le faire.
Charlotte :
D’autant plus que ce genre de mouvements à tout
crin sont trop souvent mal éclairés. C’est
très dur d’avoir une bonne lumière avec
des plans fait caméra à l’épaule.
David :
Et à propos des mouvements, nous personnellement, nous
avons fonctionné “à l’ancienne”,
avec des compositions de plans recherchées. Bien sûr,
nous étions obligés de faire beaucoup de gros
plans car en numérique, il n’y a pas assez de pixels
et si on avait fait des plans trop larges on aurait été
bloqué, on n’aurait plus pu bouger. Mais dans le
même temps, avec la vidéo, nous nous sommes rendus
compte qu’il fallait beaucoup d’éléments
dans le plan, quelque chose au loin, quelque chose au premier
plan, etc...Pour ce qui est de la séquence de la bataille
entre les Montaigu et les Capulet, nous avons tourné
en “nightshots” pour rendre cette ambiance sinistre
et impressionnante. On a donc tourné ça la nuit
dans la forêt avec des lampes qui balayaient le ciel et
puis on s’est offert la fantaisie de montrer un samouraï
et un manga. Pendant ce temps là, la nourrice fait un
cauchemar, et donc une fois de plus, on ne sait pas s’il
s’agit de la réalité ou non. On a eu l’avis
d’un enfant l’autre jour qui nous a dit que cette
scène était assez extraordinaire.
CK :
Pour ce qui est de la qualité de
l’image et de l’esthétique (on remarque ça
de nos jours de plus en plus souvent) ne trouvez-vous pas qu’elles
soient un peu trop souvent négligées et n’êtes-vous
pas un peu choqués de constater (cela a été
vrai de tout temps) que les spectateurs sont beaucoup trop souvent
attachés à l’histoire et à l’intrigue
qu’à l’aspect esthétique de l’image,
une image qui est parfois particulièrement dégueulasse.
David et Charlotte (en chœur) :
Ah non ça, ce n’est pas possible !!!
David :
Qu’ils écrivent un bouquin, s’ils ne savent
pas faire de cinéma !
CK :
Ne croyez-vous que ce soit la télé
qui soit un peu coupable de tout ça ?
David :
Oui, bien sûr, mais la télé a tellement
de moyens que je trouve qu’il y a beaucoup trop de pixels
sur le petit écran. Il n’y a pas besoin de tout
cela. Ce qui n’empêche pas les télé
réalisateurs de tout rater.
CK :
Depuis déjà cinquante ans,
j’ai l’impression qu’il y a un acharnement
progressif à l’égard du cinéma. Au
départ la télé voulait diffuser des films
de ciné, c’était très réglementé
; puis ensuite, il y a eu l’apparition de la vidéo,
des DVD, etc... Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant
que l’on en soit aujourd’hui arrivé à
ce que ce soit le petit écran qui assure le financement
du grand, et ce à travers toute l’Europe ?
David :
Le problème, contrairement à la littérature
par exemple, c’est que la plupart des réalisateurs
acceptent des films de commande et forcément un maximum
de compromis.
Charlotte :
Et d’ailleurs, même dès l’écriture,
si on a pas une chaîne télé derrière
nous, on est fichu. Cela a été précisément
notre problème.
David :
Et puis comme ce monde est un monde très masculin, vous
avez des espèces de brutes qui vont parvenir à
leurs fins et il faut être tenace pour y arriver ; qui
vont mettre quatre à cinq ans à placer leur scénario
et qui plus est, est mauvais; des brutes dont on se demande
pourquoi elles acceptent de faire un film alors qu’elles
savent très bien que leur script est nul. C’est
uniquement parce qu’ils ont envie de faire du cinéma.
C’est juste pour imposer leur ego aux autres. En fait
il ne s’agit que de businessmen et non pas d’artistes.
Excepté certains très rares comme Tarkovski...
CK :
Ou alors Kusturica ... ?
David :
Oui, j’allais le citer.
Charlotte :
C’est extrêmement dur et parfois désespérant.
Plus d’une fois, nous nous sommes demandés si nous
n’allions pas tout laisser tomber en plein milieu.
CK :
Comment vous est venu l’idée
? Est-ce que dès le départ vous étiez conscients
des difficultés que vous alliez avoir ?
David :
Non, au départ on ne pensait pas à tout cela.
On voulait tout simplement faire Pierre et le Loup.
Charlotte :
Et il faut dire que dès le départ, nous avons
eu un prix pour Pierre et le Loup. Puis le distributeur
nous a proposé de faire un deuxième petit film
et nous avons décidé de continuer par Roméo
et Juliette.
David :
Les trois réunis nous ont permis de constituer un long
métrage d’1h10. Cependant il nous a fallu réfléchir
sur la manière d’assurer la continuité entre
le premier et le troisième court., Le Bûcher
d’Hiver. Ce Pierre, qui est une sorte sorte de petit
cow-boy, pour pouvoir le faire passer au stade d’amour
absolu, il lui fallait absolument un parcours initiatique ;
lequel parcours il l’effectue durant l’histoire
de Roméo et Juliette.
CK :
Votre démarche, en fait, pour ce
qui concerne la musique est à l’opposé de
ce qui se fait habituellement au cinéma. A savoir, ne
pas utiliser le musique pour illustrer l’image, mais partir
de la musique (un peu comme l’a fait Alan Parker avec
Pink Floyd : The Wall, mais dans un genre
tout à fait différent) pour faire des images et
donc un film ?
Charlotte :
La musique est en fait le personnage principal.
David :
En effet, la démarche est la même que celle d’Alan
Parker, mais malheureusement, il y a trop peu de films vraiment
musicaux. Il y a Fantasia bien sûr mais je le
trouve toujours un peu raté. Sa démarche est un
peu académique, voire scolaire.
Charlotte :
Alors que nous, même si nous avons complètement
respecté la partition de Prokofiev, nous sommes parvenus,
me semble-t-il, à avoir ce côté un peu décalé.
CK :
Comment vous êtes-vous partagé
la tâche, tous les deux ? Est-ce que chacun avait une
fonction bien déterminée ou non ?
David :
Oh non ! nous n’avons rien fait à la légère,
mais nous nous entendions et nous complétions si bien
que chacun assumait la fonction qui s’imposait à
lui à un moment donné. En fait nous partagions
tout et heureusement que nous nous entendions bien étant
donné que nous faisions tout nous même, jusqu’au
financement.
Charlotte :
Oui, mais c’était quand même toi le patron.
David :
Ah bon, c’était moi le patron
!
Charlotte :
Je peux me permettre de
dire ça, parce que je suis sa femme (rires)
CK :
Et vous, au départ, vous êtes comédienne,
c’est cela ? Et en ce moment quels sont vos projets ?
Charlotte :
Ah, et bien maintenant, je travaille avec David et puis, j’ai
mes enfants. Je crois que c’est déjà pas
si mal.
CK :
Combien a coûté le film ?
Charlotte :
120 000 euros tout compris. Attention, étalés
sur quatre ans. Et comme nous financions tout nous mêmes
et qu’il fallait qu’on bouffe en même temps,
on peut aisément imaginer les difficultés matérielles
que nous avons pu avoir. Cependant il faut reconnaître
qu’il y a pas mal de gens qui ont travaillé bénévolement
sur ce film.
CK :
120 000 euros ? Je suppose que le message
ou l’information qu’il serait souhaitable de transmettre
c’est qu’on peut faire un film de long métrage
avec aussi peu d’argent.
Charlotte :
Oui, bien sûr, c’est tout à fait notre démarche.
David :
Quant à moi, j’aimerais vraiment que ce film ait
un impact ; qu’il ne soit plus dédaigné
par un journal comme “Libération”.
Charlotte :
Néanmoins, nous avons quand même des avis favorables
sur “France-Culture”, “Radio Classique”,
“France Musique” ; après, bon, on a “Madame
Figaro” qui ne comprend rien.
David :
Le problème avec le “Figaro Madame”, c’est
qu’il ne comprenne pas le burlesque. Par ailleurs, même
dans l’art contemporain, on commence à introduire
le burlesque, ce qui est un comble, alors que par ailleurs,
au cinéma, ce n’est pas toléré. Par
contre, tu peux parler de Charlot, de Buster Keaton, etc...il
y a même des choses absolument invraisemblables, c’est
quand un gars comme Gad Elmaleh ou une Annie Cordy se déguise
en Charlot ! C’est terrifiant !
CK :
Pour finir, une dernière question,
j’ai l’impression à vous entendre que ce
qui vous touche peut-être par-dessus tout c’est
le rire, est-ce que je me trompe ?
David :
Le rire c’est très important pour un Anglais, le
rire est une sorte de dérision ; un Anglais, même
avant de se faire exécuter, il va regarder un des fusilleurs
en remarquant qu’il a la braguette ouverte, et il va rire,
histoire de garder le moral jusqu’à la dernière
minute.
CK :
C’est typiquement l’humour
british ! Qui malheureusement se perd, au cinéma, j’entends
! Il n’y a qu’à voir Bridget Jones
!
David :
Ah mais, Bridget Jones, c’est typiquement le
film formaté pour passer aux Etats-Unis et il y a forcément
toujours un acteur américain dedans. De même que
Coup de Foudre à Notting Hill avec Julia Roberts
qui a, à un moment donné, rentre dans une espèce
de petit appartement paumé, très décontractée,
nullement indisposée par l’odeur ; car je peux
te dire qu’à Notting Hill, ça pue ! C’est
des choses complètement inadmissibles ! Du reste, je
saute du coq à l’âne, dans le film In
the mood for love, il y a cette superbe actrice chinoise
très élégante et qui habite dans cet espèce
d’hôtel qui doit puer le crabe et elle, elle ne
sent rien, elle ne sent pas l’odeur de la soupe au crabe.
CK :
Ah moi, j’ai adoré !!!
David :
Oui, mais tu n’avais pas pensé à la soupe
au crabe !
CK :
Non, ça je n’y avais pas
pensé !
(Rires)
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