Interview de Charlotte et David Lowe
Réalisateurs

"LOWE STORY"
Mercredi 9 novembre 2005
Les Lowe ont eu l’amabilité de me rendre visite, donc. Un couple très classieux dont le mari est une sorte de Jacques Tati (ce n’est pas un mince compliment)... sauf qu’il est blond et qu’il ne fume pas la pipe... Que voulez-vous, on ne peut pas tout avoir...! Son épouse dont le charme n’a d’égale que son élégance rit gentiment lorsque je les prie d’excuser le désordre infâme qui règne dans mon salon. Malgré cela, j’ai tout de même deux places à leur offrir à peu près confortables... Les sourires se dessinent sur toutes les lèvres. Quoi de plus normal entre une lady et deux gentlemen qu’une franche cordialité...? L’ambiance est donc au beau fixe et les propos de tous ordres fusent poliment. Comme, après une journée surchargée, il leur reste un autre rendez-vous à honorer après notre entretien, ils ont bien évidemment hâte d’entamer les échanges. Alors, “hurry up” et fissa ! Enfin, fissa, mais point trop tout de même. Je commence bien sûr le premier... car c’est moi qui pose les questions !

Cinékosma :
Une première question s’impose. Comment passe-t-on du domaine scientifique le plus pointu (docteur en physique nucléaire) au domaine artistique - carrément clown. Qu’est-ce qui t’as pris, qu’est-ce qui a motivé ce virage radical à 2000 degrés ? Est-ce que c’est de la folie pure ?

David Lowe :
Je faisais déjà un petit peu le clown de temps en temps, le soir. Le fait même de changer comme cela, c’est un geste de clownerie pure; de basculer dans l’art, c’est un geste par définition artistique. Quelque part, il me semble que c’est un geste normal dans le fond venant de quelqu’un qui est né clown. Est-ce que je le ferais maintenant avec trois gosses et une femme ? Quoique même aujourd’hui, je change de métier toutes les semaines (rires) J’ai fait chroniqueur à la télé, chroniqueur à la radio, j’ai fait des musiques de films parce que parfois je me dispute avec les gens avec qui je travaille et après je travaille plus avec eux. (rires). J’avais quelqu’un qui était un ami, nous avions la même démarche, nous avions pleins d’idéaux artistiques et puis lui, il a fini par faire des choses conventionnelles, des séries télé, et même quand il a fait son film, c’était conventionnel. C’est des gens qui perdent toute leur fraîcheur de court métrage. Alors que nous, nous avons fait ce long métrage avec la fraîcheur du tout début. Alors tu as des réalisateurs qui parlent toujours de leur court, leur court et se demandent quand est-ce qu’ils vont faire leur long (métrage). Ca a d’ailleurs quelque chose de sexuel cette histoire ; ils l’ont courte et ils aimeraient l’avoir longue. (rires) Quand on a commencé par faire Pierre et le Loup, en tant que court métrage bien sûr, on ne s’est pas dit que ce morceau de Prokofiev était court ; faut-il que ça fasse la même durée que les quarante symphonies de Mozart ? Est-ce qu’on va dire que la symphonie de Mozart n° 40 est courte ?

Cinékosma :
Précisément, est-ce que vous ne trouvez pas que le cinéma est un peu trop standardisé au niveau de la durée, qu’un film pourrait faire aussi bien 17 minutes que 43 que 2 heures ?

Charlotte Lowe:
Oui, bien sûr, c’est exactement ça.

David Lowe :
Je crois qu’en l’occurrence nous avons trouvé la bonne durée. 1h10, c’est suffisant. On n’a pas voulu faire quelque chose de carré. Oui, justement, je regarde par exemple chez toi, dans ton salon, il y a beaucoup de tableaux et il n’y en pas un qui soit de la même taille, alors qu’au cinéma, on est obligé de standardiser. Pour ce qui est de la forme, au cinéma, il y a des gens qui se sentent obligés de mettre du cinémascope partout, même quand il y a un seul personnage dans le plan, ils filment en large et moi c’est quelque chose qui m’agace ; le gars, il est complètement perdu avec plein d’espace vide autour de lui. Oui, en effet, il devrait y avoir beaucoup moins de conventions qui permettraient d’être libre; de même au niveau du son, d’utiliser systématiquement le dolby stéréo alors qu’il n’y a que deux personnages qui discutent, cela ne paraît pas vraiment indispensable. Justement, une fois j’ai voulu faire un film sans dolby. Parce que le dolby, il couvre le fond sonore, lequel est très important pour l’ambiance. Pour ce qui est du bruitage qui est indispensable, on va le couvrir avec le dolby et je trouve ça idiot parce qu’après pour retrouver le bruitage il faut “resalir” la bande-son.

CK :
Alors bien sûr les domaines scientifique et artistique sont a priori deux domaines diamétralement opposés. Mais, n’y aurait-il pas, selon vous quelque chose de commun entre les deux ?

Charlotte Lowe :
Oui, parce que pour David lorsque je le vois travailler, composer de la musique par exemple ou écrire quelque chose, il travaille exactement de la même manière que dans son domaine scientifique. Je ne crois pas que pour lui il s’agisse d’un virage à cent pour cent, parce que quand on est à la recherche de quelque chose, on est tout bonnement dans la recherche. Lorsqu’il travaille, il se pose toutes les questions possibles et c’est à ce moment-là, je pense, que c’est la même chose.

CK :
Donc, autrement dit, quelle que soit la discipline, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, la démarche fondamentale est la même, même lorsqu’on fait le clown il y a toute une technique derrière. Et de toutes façons si on oublie l’aspect recherche dans une démarche artistique, on a toutes les chances de se planter et de ne rien créer.

Charlotte :
D’ailleurs pour pouvoir ensuite dépasser le travail qui forme une véritable colonne vertébrale, pour pouvoir bénéficier d’une plus grande liberté au moment du tournage, il faut absolument fournir un travail gigantesque. Autrement dit, pour trouver la spontanéité il y a toute une préparation qui est inévitable et même lorsqu’on nous demande si le résultat obtenu par les enfants est le fait de la spontanéité, nous répondons qu’ il ne faut pas oublier qu’il y a tout un travail préparatoire auparavant.

David :
Effectivement, à la télévision peut-être, on peut travailler sans rien savoir faire, sans aucun talent; c’est là qu’on a le plus d’idiots qui se sont trouvés au bon endroit et au bon moment ; alors que de tout temps, quand on regarde les saltimbanques, les jongleurs, c’était des gens qui travaillaient énormément leur métier.

CK :
Et pourquoi avoir choisi la France pour y vivre ?

David :
C’est pour des raisons romantiques. Quand est en Angleterre et qu’on a envie d’aller en Europe, on ne peut aller qu’en Italie ou en France, non ? Je voulais faire le clown dans la rue et il me semblait que la France était un pays adéquat. Et puis, voilà, la France est quand même assez près, c’est quand même dans notre culture, il suffit de prendre le bus et le ferry et on est là. Oui, c’était en plus pas très loin ; je n’étais donc peut-être pas très courageux. (rires)

CK :
Et pourquoi tant d’activités diverses ? Plusieurs vies, si j’ose dire. Est-ce que tu as besoin de t’oublier ? Ou bien n’est-ce simplement qu’un appétit féroce ?


David :
Oui, c’est un appétit féroce! C’est peut-être, je le dis en rigolant, c’est peut-être pour que les gens aient un jour envie de lire ma biographie jusqu’au bout ; d’essayer de la rendre la plus riche et la plus intéressante possible. Parce que bien souvent, une biographie c’est sinistre et moi, par exemple, après le premier paragraphe, j’arrête. C’est pour ça il faut lui donner un peu, comment dirais-je, un peu de consistance, lui apporter un “petit peu de curieux” (rires). Oui, et puis c’est toujours pareil, c’est une constante recherche d’une vérité comme lorsque je pratiquais la physique. Et puis toutes ces recherches “sérieuses” m’ont amené à rechercher cette vérité ailleurs. J’ai eu l’impression à un moment donné qu’on pouvait peut-être mieux les trouver au théâtre, au cinéma ou en musique.Et puis, et puis, il y a toujours l’amour. Dans le film, nous avons voulu retrouver cette expression de l’amour. Et le fait de partir dans tous les sens n’est pas si bizarre que ça lorsqu’on fait la recherche d’une certaine vérité. Mais il ne s’est jamais agi d’une question d’un style” de quoi s’agit-t-il” posée par Henri-Cartier-Bresson; c’est une question qui me semble très prétentieuse.

CK :
Par ailleurs, de toutes façons, il me semble que c’est le trajet qui compte dans la vie et non pas l’aboutissement.

David :

David : Oui bien sûr, l’aboutissement n’est qu’un point et une fois qu’on l’a atteint on va à un autre point. Donc c’est bien le trajet qui est le plus important. Alors qu’aujourd’hui, tout le monde essaye d’écourter jusqu’à annihiler le trajet.

CK :
Pour parler simplement, quel est votre art préféré ?

David :
Moi, c’est la musique, toutes les musiques.

Charlotte :
Mois, je suis plutôt sensible à la peinture.

CK :
Est-ce que vous pensez qu’il y ait, non pas des arts supérieurs aux autres, mais des arts qui seraient porteurs d’une certaine exemplarité pour l’ensemble des arts ? Pour le philosophe Alain, par exemple, c’est l’architecture qui devrait inspirer toutes les disciplines artistiques. D’un point de vue structurel , je trouve ça plutôt vrai, mais personnellement, je ne peux pas exclure l’harmonie, la musique. Qu’est-ce que vous pensez de cette réflexion?

David :
Oui, je suis d’accord, parce qu’il y a une partie de l’architecture qui est fondée sur l’harmonie. Oui, je pense que la musique est assez fondamentale quand même. La musique, c’est l’art divin ; c’est là qu’on parle aux anges. Même les jeunes gens qui sont dans une “rave”, qui sont en train de se balancer comme ça, et bien je pense qu’ils cherchent à s’envoler.

Charlotte :
L’art, je pense que c’est quelque chose de transcendant qui pour moi peut commencer par la famille, la vie en couple.

David :
C’est pour s’envoler tout ça, c’est pour s’envoler. Par exemple, je pense au cirque, ces trapézistes qui s’envolent pour échapper à la pesanteur.


CK :
Moi, ça me parle beaucoup le fait de s’envoler, d’échapper à la loi de la pesanteur, se libérer des contraintes terrestres.

David :
Oui, parce que l’art, je pense à Prokofiev dont la vie devait être très ordinaire. Je suppose qu’il était aussi con que nous, mais ça ne l’empêchait pas d’avoir ce génie créatif, et c’est à travers la musique qu’il a pu exprimer cette nature humaine. On est tous des cons, avant on appelait cela des pécheurs, mais maintenant on peut appeler ça des cons.

Charlotte :
L’art, c’est transcendantal. Il y a l’oeuvre et l’artiste et bien sûr l’oeuvre ne peut pas vivre sans l’artiste et l’ouverture de l’artiste permet à l’oeuvre de naître.

CK :
Justement, vous me faites penser à une question. Est-ce que vous êtes capables de faire la distinction entre l’oeuvre et l’artiste ? Je repense à l’éternel problème que pose Céline qui était un génie littéraire et qui par ailleurs était un sale type. Dans quelle mesure, vous pensez qu’on peut séparer les deux ?

Charlotte :
On ne peut les séparer car c’est l’artiste qui est à l’origine de l’oeuvre. En revanche, il y a u n exemple qui me semble intéressant. Au théâtre, une pièce est écrite par son auteur, puis ensuite elle sera jouée et rejouée, donc revisitée par différents metteurs en scène et comédiens. Ce qu’il y a de passionnant dans ce cas de figure, c’est que ces artistes qui interprètent l’oeuvre de l’auteur, et bien ils apportent quelque chose dont le dramaturge n’était peut-être pas conscient.

CK :
C’est un peu le cas des livres qui sont “réécrits” chaque fois qu’ils ont été lus par un nouveau lecteur...


David :
Oui justement, dans le milieu de notre film, Roméo et Juliette, nous avons pratiqué ce type de relecture totale d’ailleurs. C’est une adaptation de Roméo et Juliette où nous reprenons le petit Pierre comme s’il avait lu cette œuvre. Il réfléchit avec cette histoire, il joue avec Roméo et Juliette. Il part avec trois personnages au départ, Roméo d’abord mais on ne s’en rend pas compte au départ, et, il y a ensuite une étrange dame dans la forêt qui est la nourrice, comme une sorte de fantôme qui incarne une Juliette onirique. Alors c’est le petit Pierre qui va les ramener l’un à l’autre ; mais en vérité, on ne sait pas si le garçon vit réellement ce qui lui arrive ; c’est comme un rêve. Et nous restons très très ambigus.

Charlotte :
Et c’est marrant, parce que c’est un passage, que nous les adultes avons du mal à accepter ; en revanche c’est le passage favori des enfants. Parce que nous avons du mal à nous laisser porter tout simplement par l’image et la musique.

David :
Mais on touche directement les enfants.

Charlotte :
Les enfants possèdent cette capacité de prendre une petite voiture, par exemple, de faire vrrroum.... et de se retrouver dans un autre univers.

CK :
Effectivement je pense qu’il est indispensable de laisser aux enfants cette possibilité d’utiliser leur imaginaire à leur gré. Je pense notamment à ma petite nièce de deux ans, lorsqu’un jour, elle a jeté tous ces jouets et qu’elle a passé dans le jardin où elle était deux heures à jouer avec trois ou quatre cailloux.


Charlotte :
C’est ce que nous avons aussi fait ; nous avons enlevé le jouet aux enfants et nous les avons laissé jouer avec le papier d’emballage. Et d’ailleurs, c’est toute la philosophie de notre film, ne pas essayer de tenter de faire croire des choses aux enfants, mais de les inciter à imaginer. Nous sommes aux antipodes d’un Harry Potter, où jamais l’enfant ne participe au film. L’enfant participe au film lorsqu’on ne lui ment jamais.

CK :
Oui, de nos jours on remarque trop souvent cette démarche négative dans les films pour enfants ; à savoir leur servir du prémâché, du blédina...

Charlotte :
Du reste, c’est un film que l’on peut voir “x” fois ; et notamment grâce à Prokofiev, bien sûr. Eh bien nous qui avons travaillé quatre ans avec Prokofiev, jamais nous n’avons pu nous en lasser.

David :
En effet on ne se fatigue jamais de la musique. Et qui plus est, souvent on la redécouvre. Moi par exemple je viens de redécouvrir les sonates de Beethoven. Je les ai écoutées depuis des années, mais je n’avais pas découvert certaines choses. J’ai écouté les sonates en boucle, parce que j’avais l’impression de ne les jamais avoir entendues. Mais peut-être je n’étais pas prêt pour ça avant mais que je le suis maintenant.

Charlotte :
Ou bien que tu étais prêt, mais différemment.

David :
C’est comme en littérature avec Dostoïevski, maintenant je le trouve très humain et très drôle ! Cela peut paraître étonnant de trouver “Crime et Châtiment” drôle, mais c’est comme ça que je le perçois aujourd’hui. Je devais sans doute manquer d’humour lorsque j’avais vingt ans...

CK :
Quelle est la forme cinématographique que vous préférez et par laquelle vous êtes peut-être le plus influencés ?


David :
Surtout par les classiques. On peut dire très clairement : Tarkovski, Eisenstein, Bergman, Mürnau. Alors Mürnau, notamment avec son “Nosferatu” où avec trois fois rien il nous impressionnait, nous faisait rêver. Avec son “Faust” également où avec quelques petits effets bricolés il était beaucoup plus convaincant qu’un Spiderman qui lorsque je le revois à la télé me fait sourire car je n’y crois pas du tout.

CK :
Tu évoques là un problème qui moi me touche beaucoup, c’est l’utilisation abusive du numérique. Je n’arrive absolument pas à y croire, c’est plastifié et il n’y a pas de lumière.

Charlotte :
Ce qu’il y a de dangereux, c’est que les enfants y croient. Néanmoins nous, nous avons travaillé avec du numérique, mais nous n’avons pas essayé de faire de l’argentique avec du numérique. Notre démarche, cela a été d’utiliser au mieux les possibilités du numérique, ce qui change tout. Toutefois, je pense que nous avons obtenu une image assez belle.

David :
Par rapport au cinéma moderne, il y a aussi tous ces mouvements de caméra qui me semblent excessifs. Je ne suis pas sûr que les premiers cinéastes, s’ ils avaient eu des caméras légères à l’époque, auraient eu autant la bougeotte. En revanche, ils soignaient la composition de leurs plans comme nous avons perdu l’habitude de le faire.

Charlotte :
D’autant plus que ce genre de mouvements à tout crin sont trop souvent mal éclairés. C’est très dur d’avoir une bonne lumière avec des plans fait caméra à l’épaule.

David :
Et à propos des mouvements, nous personnellement, nous avons fonctionné “à l’ancienne”, avec des compositions de plans recherchées. Bien sûr, nous étions obligés de faire beaucoup de gros plans car en numérique, il n’y a pas assez de pixels et si on avait fait des plans trop larges on aurait été bloqué, on n’aurait plus pu bouger. Mais dans le même temps, avec la vidéo, nous nous sommes rendus compte qu’il fallait beaucoup d’éléments dans le plan, quelque chose au loin, quelque chose au premier plan, etc...Pour ce qui est de la séquence de la bataille entre les Montaigu et les Capulet, nous avons tourné en “nightshots” pour rendre cette ambiance sinistre et impressionnante. On a donc tourné ça la nuit dans la forêt avec des lampes qui balayaient le ciel et puis on s’est offert la fantaisie de montrer un samouraï et un manga. Pendant ce temps là, la nourrice fait un cauchemar, et donc une fois de plus, on ne sait pas s’il s’agit de la réalité ou non. On a eu l’avis d’un enfant l’autre jour qui nous a dit que cette scène était assez extraordinaire.

CK :
Pour ce qui est de la qualité de l’image et de l’esthétique (on remarque ça de nos jours de plus en plus souvent) ne trouvez-vous pas qu’elles soient un peu trop souvent négligées et n’êtes-vous pas un peu choqués de constater (cela a été vrai de tout temps) que les spectateurs sont beaucoup trop souvent attachés à l’histoire et à l’intrigue qu’à l’aspect esthétique de l’image, une image qui est parfois particulièrement dégueulasse.

David et Charlotte (en chœur) :
Ah non ça, ce n’est pas possible !!!

David :
Qu’ils écrivent un bouquin, s’ils ne savent pas faire de cinéma !

CK :
Ne croyez-vous que ce soit la télé qui soit un peu coupable de tout ça ?

David :
Oui, bien sûr, mais la télé a tellement de moyens que je trouve qu’il y a beaucoup trop de pixels sur le petit écran. Il n’y a pas besoin de tout cela. Ce qui n’empêche pas les télé réalisateurs de tout rater.

CK :
Depuis déjà cinquante ans, j’ai l’impression qu’il y a un acharnement progressif à l’égard du cinéma. Au départ la télé voulait diffuser des films de ciné, c’était très réglementé ; puis ensuite, il y a eu l’apparition de la vidéo, des DVD, etc... Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant que l’on en soit aujourd’hui arrivé à ce que ce soit le petit écran qui assure le financement du grand, et ce à travers toute l’Europe ?

David :
Le problème, contrairement à la littérature par exemple, c’est que la plupart des réalisateurs acceptent des films de commande et forcément un maximum de compromis.

Charlotte :
Et d’ailleurs, même dès l’écriture, si on a pas une chaîne télé derrière nous, on est fichu. Cela a été précisément notre problème.

David :
Et puis comme ce monde est un monde très masculin, vous avez des espèces de brutes qui vont parvenir à leurs fins et il faut être tenace pour y arriver ; qui vont mettre quatre à cinq ans à placer leur scénario et qui plus est, est mauvais; des brutes dont on se demande pourquoi elles acceptent de faire un film alors qu’elles savent très bien que leur script est nul. C’est uniquement parce qu’ils ont envie de faire du cinéma. C’est juste pour imposer leur ego aux autres. En fait il ne s’agit que de businessmen et non pas d’artistes. Excepté certains très rares comme Tarkovski...

CK :
Ou alors Kusturica ... ?

David :
Oui, j’allais le citer.

Charlotte :
C’est extrêmement dur et parfois désespérant. Plus d’une fois, nous nous sommes demandés si nous n’allions pas tout laisser tomber en plein milieu.

CK :
Comment vous est venu l’idée ? Est-ce que dès le départ vous étiez conscients des difficultés que vous alliez avoir ?

David :
Non, au départ on ne pensait pas à tout cela. On voulait tout simplement faire Pierre et le Loup.

Charlotte :
Et il faut dire que dès le départ, nous avons eu un prix pour Pierre et le Loup. Puis le distributeur nous a proposé de faire un deuxième petit film et nous avons décidé de continuer par Roméo et Juliette.

David :
Les trois réunis nous ont permis de constituer un long métrage d’1h10. Cependant il nous a fallu réfléchir sur la manière d’assurer la continuité entre le premier et le troisième court., Le Bûcher d’Hiver. Ce Pierre, qui est une sorte sorte de petit cow-boy, pour pouvoir le faire passer au stade d’amour absolu, il lui fallait absolument un parcours initiatique ; lequel parcours il l’effectue durant l’histoire de Roméo et Juliette.

CK :
Votre démarche, en fait, pour ce qui concerne la musique est à l’opposé de ce qui se fait habituellement au cinéma. A savoir, ne pas utiliser le musique pour illustrer l’image, mais partir de la musique (un peu comme l’a fait Alan Parker avec Pink Floyd : The Wall, mais dans un genre tout à fait différent) pour faire des images et donc un film ?

Charlotte :
La musique est en fait le personnage principal.

David :
En effet, la démarche est la même que celle d’Alan Parker, mais malheureusement, il y a trop peu de films vraiment musicaux. Il y a Fantasia bien sûr mais je le trouve toujours un peu raté. Sa démarche est un peu académique, voire scolaire.

Charlotte :
Alors que nous, même si nous avons complètement respecté la partition de Prokofiev, nous sommes parvenus, me semble-t-il, à avoir ce côté un peu décalé.

CK :
Comment vous êtes-vous partagé la tâche, tous les deux ? Est-ce que chacun avait une fonction bien déterminée ou non ?

David :
Oh non ! nous n’avons rien fait à la légère, mais nous nous entendions et nous complétions si bien que chacun assumait la fonction qui s’imposait à lui à un moment donné. En fait nous partagions tout et heureusement que nous nous entendions bien étant donné que nous faisions tout nous même, jusqu’au financement.

Charlotte :
Oui, mais c’était quand même toi le patron.

David :
Ah bon, c’était moi le patron !

Charlotte :
Je peux me permettre de dire ça, parce que je suis sa femme (rires)

CK :
Et vous, au départ, vous êtes comédienne, c’est cela ? Et en ce moment quels sont vos projets ?


Charlotte :
Ah, et bien maintenant, je travaille avec David et puis, j’ai mes enfants. Je crois que c’est déjà pas si mal.

CK :
Combien a coûté le film ?

Charlotte :
120 000 euros tout compris. Attention, étalés sur quatre ans. Et comme nous financions tout nous mêmes et qu’il fallait qu’on bouffe en même temps, on peut aisément imaginer les difficultés matérielles que nous avons pu avoir. Cependant il faut reconnaître qu’il y a pas mal de gens qui ont travaillé bénévolement sur ce film.

CK :
120 000 euros ? Je suppose que le message ou l’information qu’il serait souhaitable de transmettre c’est qu’on peut faire un film de long métrage avec aussi peu d’argent.

Charlotte :
Oui, bien sûr, c’est tout à fait notre démarche.

David :
Quant à moi, j’aimerais vraiment que ce film ait un impact ; qu’il ne soit plus dédaigné par un journal comme “Libération”.

Charlotte :
Néanmoins, nous avons quand même des avis favorables sur “France-Culture”, “Radio Classique”, “France Musique” ; après, bon, on a “Madame Figaro” qui ne comprend rien.

David :
Le problème avec le “Figaro Madame”, c’est qu’il ne comprenne pas le burlesque. Par ailleurs, même dans l’art contemporain, on commence à introduire le burlesque, ce qui est un comble, alors que par ailleurs, au cinéma, ce n’est pas toléré. Par contre, tu peux parler de Charlot, de Buster Keaton, etc...il y a même des choses absolument invraisemblables, c’est quand un gars comme Gad Elmaleh ou une Annie Cordy se déguise en Charlot ! C’est terrifiant !

CK :
Pour finir, une dernière question, j’ai l’impression à vous entendre que ce qui vous touche peut-être par-dessus tout c’est le rire, est-ce que je me trompe ?

David :
Le rire c’est très important pour un Anglais, le rire est une sorte de dérision ; un Anglais, même avant de se faire exécuter, il va regarder un des fusilleurs en remarquant qu’il a la braguette ouverte, et il va rire, histoire de garder le moral jusqu’à la dernière minute.

CK :
C’est typiquement l’humour british ! Qui malheureusement se perd, au cinéma, j’entends ! Il n’y a qu’à voir Bridget Jones !

David :
Ah mais, Bridget Jones, c’est typiquement le film formaté pour passer aux Etats-Unis et il y a forcément toujours un acteur américain dedans. De même que Coup de Foudre à Notting Hill avec Julia Roberts qui a, à un moment donné, rentre dans une espèce de petit appartement paumé, très décontractée, nullement indisposée par l’odeur ; car je peux te dire qu’à Notting Hill, ça pue ! C’est des choses complètement inadmissibles ! Du reste, je saute du coq à l’âne, dans le film In the mood for love, il y a cette superbe actrice chinoise très élégante et qui habite dans cet espèce d’hôtel qui doit puer le crabe et elle, elle ne sent rien, elle ne sent pas l’odeur de la soupe au crabe.

CK :
Ah moi, j’ai adoré !!!

David :
Oui, mais tu n’avais pas pensé à la soupe au crabe !

CK :
Non, ça je n’y avais pas pensé !

(Rires)

Maintenant que je connais un peu mieux les deux artistes, je ne souhaite qu’une chose, c’est que leur film me plaise et même m’emballe...! Ils disparaissent dans le couloir de l’immeuble, et, en éternel couard que je suis, je me demande si je vais pouvoir me sortir de ce “mauvais pas”... Savoir si je vais être à la hauteur de la qualité de leur œuvre - qui pour l’instant me semble évidente... Qui plus est, j’ai enregistré une heure de bande magnéto que maintenant il va falloir mettre en (bonne) forme... Ah ! Je vais avoir de quoi pétrir...! Mais comme je me doute que ce dur labeur sera également un plaisir... de quoi me plains-je... ?


(Propos recueillis par Mézigue et Moi-Même).

Voir critique cinekosma : Un beau matin...


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