Interview Jean-François REGAZZI
Comédien
Jeudi 11 mars 2004
Regazzi, un homme sans époque...

Le gars Jean-François, un gamin qui attend le retour du soleil pour croquer son trente-septième printemps, il n’a pas de “louque”; il ne se passe pas d’eau de javel dans les cheveux; pas de boucles d’oreille ni de cadenas dans le nez; pas même la moindre épingle à nourrice enfoncée dans l’auriculaire... Il est propre sur lui, bien peigné, sapé normal, belle mine et belle allure... Et pourtant, c’est un artiste. Un vrai, pur suc. Il jacte poliment sans pour autant se carier les dents en mâchant trop ses mots. Dans la rue, c’est une ombre, il marche comme tout le monde, on ne le reconnaît pas... genre de mec à se faire écraser s’il traverse en dehors des clous... “Et c’est ça ton comédien? Un type qu’on reconnaît pas dans la rue?!?” me dit la vox populace. “Bien évidemment, tas de crétins! N’avez qu’à aller le voir sur scène et vous le reconnaîtrez!” Du reste, ceux qui portent des lunettes de soleil les jours de pluie ne sont pas nécessairement les plus intéressants à entendre... Comme dirait Mézigue : “Les stars et stareuses de nos jours, ils te racontent volontiers quelle est leur marque de bananes préférée, qu’ils ne s’habillent exclusivement que chez “Bata of London” et que leur livre de chevet, c’est le dernier “Conquicourt”...” Mézigue hurle, la caravane passe... Quant à Moi-Même... je pense tout bas... La passion selon Jean-François, c’est, tout bonnement, le spectacle et ceux qui le font... Dont un - et pas des moindres...! Dûment fouillé à l’entrée, il m’avoue finalement avoir amené deux croissants et je sers le café. L’interrogatoire peut commencer... Durant notre sympathique entretien, il n’y a que les bâtons qui seront rompus...
Cinékosma :
Justement, ce qui me branche dans notre entrevue, c’est que c’est souvent les acteurs les plus connus qui ont le moins de choses à dire ou du moins qui en expriment le moins...


J.-F. Régazzi :
Ce qu’il faut reconnaître, c’est que, le plus souvent, les acteurs ne font que de la promo... Ca ne les amuse pas, les acteurs, de faire ça... Dire en trois mots, dans une émission à la mords-moi, tout le travail du scénariste (un an), du producteur, du réal... chez des idiots, avec une petite vanne à quat’sous proférée par un quelconque Baffie, une nana qui va te montrer ses nichons etc... c’est pas folichon! Moi, je me dis, mais bordel, pourquoi on n’invite pas les metteurs en scène?!? Ou le scénariste...! La promo du cinéma américain, au moins, c’est carré! C’est préparé, c’est rodé! On peut toujours critiquer leur façon de faire, leurs films... En nous bassinant avec le cinéma d’auteur. Mais il n’y a pas de cinéma sans auteur!

Cinékosma :
Après cette petite introduction, on va essayer de savoir à quel point tu es cinéphile... Si j’ai bien compris, tu aimes beaucoup le cinéma mais tu n’y vas plus tellement...

J.-F. Régazzi :
J’y vais par périodes, ça dépend. Le dernier film que j’ai vu c’est Lost in Translation. Et j’ai très envie de voir Open Range dont tu fais d’ailleurs la critique... Sinon, si, si, je suis cinéphile. Souvent, je revois - même si ce n’est pas la même chose - des films grâce à la DVD (en VO). Là, dernièrement, j’ai revu deux Clint Eastwood : Josey Wales, hors-la-loi (que j’adore) et Sur la route de Madison (dont la version française est une catastrophe parce que c’était en plein durant la période où les doubleurs étaient en grève; heureusement en DVD, tu peux changer comme tu veux). Sinon, j’aime le vrai cinéma, en salle bien sûr; dans une grande salle; parce que dans les multiplexes, tu as des salles, tu te croirais dans ta salle à manger! Celles que je préfère sont le Pathé Wepler, le Cinéma des Cinéastes et le Studio 28; j’habite à côté.

CK :
Ton premier choc au cinéma, c’est quoi? Etait-ce à la téloche ou en salle...?

JFR :
La première fois que je comprends un film? C’est par la télé. Je devais avoir quatre ans. C’est La vache et le prisonnier. Et à la fin du film, je me mets à chialer, parce qu’il abandonne la vache, tu sais, à la gare, là... Je l’ai revu plusieurs fois...

CK :
Quel cinéma tu préfères (pas par genre) mais quel type de cinéma? Qu’est-ce que tu recherches dans un film?

JFR :
Tous les films et tous les styles à condition qu’il y ait une histoire prenante. Ca peut être Le peuple migrateur, Lost in Translation ou Pas sur la bouche. N’importe quelle histoire... Les films de Carpenter. Bien sûr, il a réalisé des petites choses comme Ghost of Mars. Mais avant, t’as eu Assaut, New York 1997... Par ailleurs, je sais qu’il y a des expériences; je sais que Andy Warhol, par exemple, a filmé une baignoire pendant cinq heures; je ne sais pas ce que c’était, je ne l’ai pas vu... Mais bon. Je ne suis pas un cobaye! Non, moi, ce qui me branche, c’est l’histoire, l’émotion et les personnages...

CK :
Que penses-tu du cinéma actuel, en général. Est-ce que tu trouves encore ton bonheur?

JFR :
Ben, le bonheur, tu peux le retrouver en revoyant des vieux films...

CK : (rires)
Ca, je m’en doute, mais actuellement...?


JFR (rires) :
Le bonheur encore, c’est quand même le cinéma américain, je suis désolé... Je vois de bons films français... mais... rien ne vaut le cinéma américain... Encore une fois, Clint Eastwood. Avec Mystic River par exemple. C’est la maîtrise à tous les niveaux. Les acteurs : Sean Penn, Tim Robbins ou Kevin Bacon, n’est-ce pas? Alors, bon, le reste... Le cinéma italien? Depuis La vie est belle (un grand moment), je n’ai rien vu de très bon... Dans le cinéma anglais, bon, ce n’est pas un chef d’oeuvre, mais Love Actually m’a fait passer un agréable moment... En revanche, Ken Loach, c’est du costaud! Je n’oublierai jamais My Name is Joe . C’est du cinéma dur - mais c’est extra , j’adore...! Sinon, le cinéma allemand, je ne sais pas s’il existe encore... Il paraît que Good Bye Lenin! était bien, mais je ne l’ai pas vu. Le cinéma espagnol, c’est essentiellement Almodovar. Et puis, en faisant le tour, j’en reviens au cinéma américain! Tiens, David Lynch! Mulholland Drive. Y en a qui disent, ce film n’a pas de fond, je n’ai rien compris; mais moi j’ai aimé; l’histoire est là; Lynch s’amuse avec maestria; on plonge sans être obligé de savoir où il nous emmène. Chez Lynch, tu as une atmosphère, un son très travaillé; des bruits d’ambiance qui me foutent la trouille. En revanche, Lynch a trouvé de l’argent pour ce film auprès des Français : c’est Alain Sarde qui s’est investi.

CK :
Oui, aux States, on a un peu le problème inverse qu’en France. Il y est plus difficile de monter un film personnel et ambitieux. Je voudrais savoir si tu es sensible à cet autre problème (qui ne concerne pas que la France, d’ailleurs; mais toute l’Europe); à savoir ce mélange télé-cinéma tant (et surtout) au niveau de la production que pour le reste?

JFR :
La télé, c’est le financeur du cinéma. Par exemple, si on veut faire une comédie, c’est Gaumont et Gaumont c’est TF 1. Il faut le savoir, c’est comme ça...! Et cela va donner un énième Dîner de cons... Je n’ai rien contre ce film, mais bon...! En revanche, aux USA, ça n’existe pas, ce problème! La TV et le cinéma, c’est très compartimenté... Quant à Studio Canal, je ne sais pas où il en est... Il semble que ce soit l’économique qui prend le pas sur l’artistique... J’ai un copain qui a fait un film - qui vaut ce qu’il vaut - mais Canal s’est retiré de l’affaire après s’être engagé au départ... Alors, le gars, il a été dans la merde. Le film est sorti dans trois salles à Paris. Il a dû rester une semaine à l’affiche. Il s’agit d’un film franco-québécois : Des chiens dans la neige. Avec Ecoffey, Marie-Josée Croze. Et si Canal n’achète pas, aucune télé n’achète. C’est la fameuse histoire des “fenêtres”. Canal va se payer les droits de première diffusion (première “fenêtre”), puis, F2 la deuxième et ainsi de suite... Le pire, c’est que ce film n’est même pas sorti en salles au Canada. Direct en VHS!

CK :
Et les autres spectacles?


JFR :
J’essaie d’aller souvent au théâtre (c’est mon métier). Quoi qu’il en soit, je me tiens au courant de tout ce qui se fait; je vais voir les pièces des copains bien sûr. Cette saison, j’ai vu une pièce de Cyril Gely et Eric Rouquette, “Signé Dumas” avec Francis Perrin, Thierry Frémont et Maxime Lombard. C’est l’histoire de Dumas en 1848. Et de son secrétaire-nègre Auguste Maquet. Belle et forte confrontation entre un écrivain de génie et son collaborateur inavouable. Dumas acculé par les dettes, mais au faîte de sa gloire; Dumas qui veut tout faire, se lancer dans la politique etc... A l’instar de Victor Hugo. Et, au fond, dans l’ombre, tu as celui qui ne sera jamais reconnu et qui fait le gros du boulot... Perrin, qui excelle dans cette pièce, a mis cinq ans à faire aboutir le projet! C’est pour dire que c’est difficile pour tout le monde. Y compris pour des gens comme ça! Ce n’est pas la énième reprise d’un classique. Et maintenant, ça marche ! A mon avis, parce que c’est une pièce formidable écrite pour les personnages, donc les acteurs!

CK :
Surtout que Perrin en Dumas, à priori, ce n’est pas crédible, donc pas de prise de risques!

JFR :
Bien sûr, Perrin dans Le dindon de Feydeau, pas de problème! Et ce qui m’agace réellement, c’est le manque d’intérêt pour les créations. Par rapport à l’investissement, financier ou autre, c’est une pure folie, de nos jours, de créer un nouveau spectacle! Figure-toi que la durée d’un spectacle de création, c’est une représentation ou deux en province. Après, avec de la chance, tu montes à Paris, au Théâtre de la Colline : cinq semaines. Vu le coût, tu ne peux pas amortir! Moi, j’en ai marre des classiques - admirables, certes - mais des auteurs nouveaux et actuels existent!, Il y en a! Mais on ne fait pas l’effort de les lire... alors, comment veux-tu qu’on les monte? Bon sang, pour les classiques (Le Cid ou autres), il existe la Comédie Française...!

CK :
Acteur et actrice préférés?

JFR :
Gabin, bien sûr... Les actrices... Il y en a... mille...! Moi, j’adore Suzanne Flon. C’est un bonheur de voir jouer cette femme!
Sinon, côté américain, Meryl Streep bien sûr... Jessica Lange etc.


CK :
L’auteur?

JFR :
Molière, Molière et Molière! Sinon actuellement, j’aime beaucoup les auteurs américains... Sam Shephard. T. Williams, Albee... J’ai un faible pour Soudain l’été dernier. On dit souvent qu’on a du mal à les jouer en France. Je me demande pourquoi exactement... L’adaptation? Le jeu des comédiens...?

CK :
Tu ne penses pas qu’on est encore un peu trop classique dans notre façon d’interpréter; alors que les Anglo-Américains abordent leurs personnages d’une manière plus “cinéma”, plus intérieure...?

JFR :
Oui, je pense. “Cinéma”, au bon sens du terme. Je n’ai pas vu jouer les acteurs US sur scène. Mais, regarde Pacino comment il aborde ( dans le film Looking for Richard) Shakespeare; de la même manière qu’un T. Williams! Pas besoin de plumes dans le cul etc.

CK :
Question classique. Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de faire le comédien?

JFR :
Je reviens en arrière : à Gabin. C’est grâce à lui, je crois. Pépé le Moko. Quand j’étais gamin. C’est la qu’il s’est passé quelque chose. Et puis, je suis Marseillais. Les gens du Sud, il jouent naturellement; ils en font des tonnes!
Et puis, à l’école. Quand on aborde Pagnol. En vérité, on ne sait pas exactement pourquoi un môme de dix ou douze ans s’intéresse un dimanche soir, alors qu’il devrait être couché depuis longtemps, à un film comme celui de Duvivier... film de 1936... Gabin, qui, à l’époque où je le découvre, est un vieux monsieur, toujours très bel homme... qui a parfaitement réussi à passer à sa seconde période. Sauf que, lors de sa grande époque,(Renoir, Grémillon, Carné - Trauner - Jeanson, Prévert, Spaak) - là, je prends tout... Bien que cela ne fut jamais “mon” époque! Y a des gens qui me disent : ’”T’aimes les Beatles, mais c’est pas ton époque!” Oui, ben, j’aime bien Mozart aussi et ce n’est pas mon époque...! Donc, je retourne avec Gabin dans la casbah; autour, il y a S. Fabre, Dalio etc. Tous les rôles! Quand c’est Gabin qui parle, il est dans le plan; pareil pour Dalio; pareil pour Fabre! Les superbes Line Noro et Mireille Balin. Le déclic qui me poursuivra toute ma vie, c’est donc Pépé le Moko! Puis, ça me parlait, Marseille, la ville des voyous... Paris aussi, hein, c’est les mêmes! Faut se méfier des réputations... Le réalisme poétique de cette époque... L’homme de la rue, le prolo...


CK :
Et puis, c’est tout de même plus intéressant ces histoires de prolos que les trucs de bourges d’aujourd’hui... Le gars qui a cassé son peigne et qui en fait une tragédie...

JFR :
Oui, oui, certes...

CK :
Ta formation, tes débuts, ta carrière...?


JFR :
Classique. Le Conservatoire de Marseille...Le tout début, en fait, c’est la figuration à l’Opéra de Marseille! Mon premier cachet : 75 Frs pour 4 heures de répétition et 150 par représentation. C’est très important, quand on est au tout début du démarrage! Et puis, le prestige de l’Opéra, ça crée des envies nobles! Après, je rencontre un ami qui me dit que ce serait sympa de prendre des cours et puis après je viens à Paris... Il faut monter à Paris... Alors, c’est le cours Florant; rien du tout! Sauf Francis Huster... J’aimais bien ses classes libres; mais qui n’étaient pas vraiment des cours... Simplement, c’était gratuit. Sinon, en 88, c’était plus de mille francs par mois.Un souvenir “classieux” : la visite de Edwige Feuillère! Florant faisait ce qu’il appelait des kiosques... Florant que je considère comme le plus grand idiot de la terre - je te le dis librement comme je le pense, étant donné que tu affectionnes l’expression “brut de décoffrage” - je ne l’ai jamais entendu dire quelque chose d’intéressant sur ce métier! Qunad on tient un cours comme ça, si l’on n’a rien à dire, on s’abstient de parler...

CK :
Moi, j’ai toujours eu l’impression que c’était un cours un peu “mode”...


JFR :
Oui. Mis à part René Simon. M. R.Simon! Moi, j’ai un peu souffert de ça! L’absence de grands maîtres comme le personnage de Louis Seigner dans Rendez-vous de juillet...!
Henri Rossetti, moins célèbre, mais qui m’a un peu fait ressentir ça à Marseille... Il nous apprenait le métier alors qu’au cours Florant, j’ai entendu Claude Brasseur dire des âneries. En voilà encore un que je n’ai jamais entendu dire quoi que ce soit d’intelligent sur le métier... J’attaque pas le comédien, attention! C. Brasseur c’est quelqu’un sur un plateau!
Mais il est inintéressant au possible. Il ne sait pas parler du métier. Je ne sais pas si tu es comme moi; finalement , il y a peu de gens qui savent en parler... A part Huster ou Arditi - on aime ou on aime pas... Mais ils sont passionnés et positifis. C. Brasseur, lui, c’est vraiment un idiot. Les autres, ils feraient mieux de se taire, parce qu’ils arrivent à dire de ces conneries...


CK :
Ben oui, le “politiquement correct”, “tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”. Sans critiques (je ne dis pas qu’il faille systématiquement dire du mal) mais bon, c’est regrettable... il n’y plus rien de constructif...

JFR :
Voilà le parcours du débutant; sinon après, le boulot, le théâtre surtout; des petits rôles dans des films comme Taxi 2 qui a fait des millions d’entrées, mais moi... Luc Besson, bon, je trouve qu’il a des côtés intéressants. Je ne sais pas si Taxi 2 est plus mauvais qu’un film comme La beuze...

CK :
C’est difficile à imaginer, pire que La beuze...


JFR :
Je ne sais pas pour le fond mais pour la forme... Le grand bleu, j’ai aimé. Attention, je l’ai vu au Grand Rex en version longue et en Grand Large; là, je peux te dire que c’est du cinéma! Et puis, il a fait connaître des gens... Bacri dans Subway par exemple. Tiens, ben voilà des gens qui savent écrire, Bacri et Jaoui, au cinéma comme au théâtre... Le goût des autres, c’était pas mal. Bacri/Jaoui, ils savent écrire et il ne me paraissent pas être dans le “moule”... Ils ont leur famille, Darroussin, Karmann... Ils prennent position aussi. On a vu Jaoui aux Césars...!

CK :
As-tu des préférences dans le choix de tes rôles?

JFR :
Toutes sortes de rôles... Et puis, au fil du temps, on s’aperçoit que ça évolue... Il y a une dizaine d’années, j’étais persuadé que j’étais fait pour jouer Alceste... et bien, maintenant, ce serait plutôt Philinte... Le temps a passé. Après tout, Philinte, dans la pièce, est un Alceste qui a compris qu’il fallait mettre des formes... On peut voir ça comme ça aussi... Tous les rôles.

CK :

Quel est le rôle dont tu rêves ?


JFR : (à ce moment-là, l’oeil se rallume, le gamin renaît...)
Le rôle d’un chef de gang avec une scène de début très violente... Une scène à la Scorsese ou de Palma (Scarface)... Un salopard (avec quand même une nuance) qui ferait plein de saloperies, qui serait tué à la fin, y a pas de raison! Mais avec une part qui pourrait lui permettre de se racheter...


CK :
En fait, comme beaucoup, tu rêves d’un emploi opposé à ta nature...

JFR :
Oui, bien sûr. J’ai horreur des armes à feu... Mais est-ce qu’on fait encore des films comme ça ? Tiens, le film d’Olivier Marchal : Gangsters... Je ne sais pas ce que tu en as pensé , mais moi...

CK :
Je l’ai trouvé intéressant pour son côté réaliste et cru...

JFR :
Oui mais bon. M’a pas convaincu... Et puis, tiens(comme je sais, pour t’avoir lu, que tu n’aimes pas du tout S.Bonnaire - t’es dur avec elle!), ben, moi, c’est pareil pour Anconina (qui joue dans Gangsters), je me demande vraiment comment un gars comme ça a fait pour s’imposer. Bien sûr, maintenant, vingt ans après - tu sais comment ça se passe, plus on te fait bosser, plus tu sors de ta crasse - il a un acquis...

CK :
Oh, oui! Je sais. Même un gars comme Lanvin, au bout de quarante ans, il arrive parfois à exprimer quelque chose...! (Rires)

JFR :
Cela dit, dans le même genre, je préfère L-627...

CK :
Ah! Bien sûûûr! Tavernier, lui, chausse au moins du 48...!

JFR :
Et bien, je vais te dire, dans les valeurs sûres - qui sont de plus en plus rares - pour moi, il reste Tavernier et Corneau notamment... Et, c’est marrant, ils étaient venus tous les deux une fois, ils étaient invités pour parler de Gilles Grangier qui a souvent été considéré comme un metteur en scène de commande etc. Ils étaient venus pour défendre le cinéma de G.Grangier, qui était du grand cinéma populaire que moi j’aimais beaucoup! Le cave se rebiffe, Gas-Oil...

CK :
C’est précisèment ce genre de “faiseurs de films” (sans être péjoratif) qui manquent le plus actuellement en France...

JFR :
Grangier, Verneuil... Verneuil qui n’a jamais pu avant la fin de sa carrière obtenir les comédiens qu’ils voulaient. Bien sûr, c’était sympa; on lui disait, tu vas bosser avec Gabin, Lino ou Fernandel... C’était pas les pires (rires). Pour son oeuvre la plus personnelle (Mayrig), il a pu enfin obtenir Omar Sharif et Claudia Cardinale...


CK :
Est-ce que tu penses qu’il y a une différence fondamentale entre le jeu cinématographique et le jeu théâtral?

JFR :
Au théâtre, on peut être bien. Au cinéma, on peut être moins bien. Souvent de bons acteurs sont devenus de mauvais acteurs à cause du cinéma qui les a un petit peu abîmés! Au théâtre, quand tu es sur scène, on te voit obligatoirement; au cinéma, il faut que tu sois dans le plan. Si on ne te voit pas, tu peux être merveilleux, ça ne sert à rien! Y compris les plus grands. Au théâtre, il faut parler plus fort; et en fonction de la salle... mais, c’est le métier! C’est de la technique. Point.

CK :
C’est une question un peu idiote; mais c’est parce que t’as souvent des gens qui s’imaginent que l’on joue “cinéma” ou “théâtre”...

JFR :
Evidemment, après, tout dépend du metteur en scène. Du style.

CK :
Est-ce qu’il faut être fou ou nevrosé pour faire ce métier?


JFR :
J’ai connu plein d’acteurs ou auteurs, ou autres... qui sont des gens très équilibrés et ça ne les empêche pas d’être des artistes à part entière. Ou alors, on se crée un personnage... Du genre colérique, comme Mocky...

CK :
C’est quoi le plaisir de jouer? Qu’est-ce qui prime? L’exhibtionnisme...

JFR :
Oui. le narcissisme. Le besoin d’être avec les autres. Et puis, un petit peu de faire l’unanimité... Surtout sur scène. Le contact avec le public.

CK :
Et de jouer dans les prisons...?

JFR :
C’est dur, au bout d’un moment. Fresnes, Fleury Mérogis, Poissy et les Baumettes... chez les femmes. C’est un peu particulier, le public carcéral; j’y ai joué mon spectacle Gabin (durée une heure). Ils sont avides, ils veulent s’évader; donc, il faut pas les prendre pour des cons. Alors, c’est enrichissant. Faut pas trop en faire. Je me souviens avoir dégueulé après les Baumettes. C’est dur. C’est pas des Clubs Méd’, ces lieux...Tu joues dans des chapelles; tu joues dans des salles de fête style Allemagne de l’Est à l’époque du Rideau de Fer. Sinon, à part le contexte, au fond, c’est un public comme un autre. Et la discussion qui s’engage après est spéciale. La question qui revient toujours c’est : “mais pourquoi vous venez ici?” Moi, je leur dis : les raisons pour lesquelles vous êtes ici ne me regardent pas; je n’ai pas à juger; c’est peut-être injuste... Mais, je viens simplement parce que vous ne pouvez pas venir à moi, donc je viens vers vous... D’ailleurs, je n’y allais sûrement pas pour le fric! T’es payé des cacahuètes! Par des associations etc. Tu bouffes avec eux au mess etc. Quand tu vois ce que mange le personnel, tu peux imaginer ce que bouffent les taulards! Ils ne comprennent pas que quelqu’un vienne s’intéresser à eux; parce que pour les gens, la prison c’est toujours quelque chose de crapuleux. D’accord, c’est pas tous des innocents... Ma réponse a toujours été : je viens parce que j’estime que tout le monde a droit à un divertissement...


CK :
Cette démarche me semble magnifique. Apporter un peu de plaisir à des personnes qui sont considérées comme des “merdes” (personne ne mérite ça), cela met en évidence le rôle social de l’artiste. Et ça nous amène à la question du jour : rapidement, malheureusement, je ne sais pas s’il y a encore quelque chose à en dire; le problème des intermittents du spectacle. Que peut-on encore en dire aujourd’hui?

JFR :
Il faut que ce système perdure. (Ce débat dure depuis un an!). J’ai l’impression qu’il existe toujours une pression de la part des artistes... La période électorale est là, l’UMP va se prendre une baffe; j’ai l’impression qu’ils vont un peu reculer. L’attitude de ce Ministre de la Culture est en-dessous de tout. Il est sans doute prisonnier du gouvernement actuel. Je suis un lent, je vais “à gauche” petit à petit... J’étais plutôt dans cette idéologie de droite... Gaulliste... Mais, comme on tape toujours sur la tête des mêmes et que l’on pénalise inlassablement les mêmes, la situation devient insupportable! Le gouvernement actuel est limité; il ne gouverne pas, il laisse les mains libres au MEDEF et n’a plus aucun point commun avec ce qu’il y avait de plus respectable dans le système gaulliste.

CK :
Le problème de normalisation et de formation ? Notamment pour les comédiens, qu’est-ce que cela t’inspire? Ne pourrait-on prendre exemple sur les British et les Ricos?

JFR :
Tu as le Concours du Conservatoire, Strasbourg, Rue Blanche... C’est trente élèves par an! Des cours y en a partout; des usines à fric; des cours Florant...

CK :
Des cours de formation avec un diplôme? Michael Douglas (pour ne citer que lui) est sorti avec un diplôme!

JFR :
Oui. Je suis assez d’accord. D’autant plus qu’en province, il y a de plus en plus ce qu’il faut...C’est dans ce sens qu’il faudrait considérer la décentralisation, par exemple. Il faut aller davantage, bien sûr, dans le sens de la “professionnalisation”...!

CK :
Venons-en au spectacle Gabin... Tu en es l’interprète, l’auteur et le metteur en scène ?

JFR :
J’en suis l’auteur et désormais le metteur en scène. (c’est une reprise). Je fais tout! Tout mal! Enfin, ça tu me le diras après. Le 29 mars prochain au Sabot. Pour l’instant, je m’habitue au lieu. Ce n’est pas vraiment un lieu de spectacle et je pourrai donc me mélanger au public, aller quasiment de table en table. C’est un vrai bonheur! Tu as vu Vania 42e Rue de Louis Malle? C’est un peu comme ça... Tu as vu les personnages qui arrivent sur les lieux, au théâtre, il bavardent, etc. et tout d’un coup, ça commence... C’est pas évident. Ils sont habillés comme toi et moi etc. C’est un exercice formidable! Au théâtre, les gens viennent te voir... Là aussi, mais c’est aussi un endroit où l’on mange... où on joue du jazz.. Ni silence, ni noir total. Ca peut être dur dans la mesure où les gens n’en ont vraiment rien à foutre de toi... Mais, là, ils sont quand même plus ou moins avertis... Là, ça devrait aller... C’est convivial...

CK :

En quelques mots, le spectacle... C’est toi qui racontes la vie de Gabin...? La teneur du texte, dans les grandes lignes?


JFR :
En quelques mots, c’est l’histoire d’un gamin qui un jour va voir Pépé le Moko et qui après ne cesse de dire quand je serai grand, je m’achèterai une DS; c’est la voiture confortable, la voiture qu’il faut avoir quand on est un homme... Alors, c’est marrant au début, son obsession pour Pépé le Moko et la DS; mais au bout d’un moment, ses parents en ont marre. C’est quoi ton truc de Pépé, ce vieux film; et la DS? De toute façon, quand tu seras grand, il n’ y en aura plus de DS...! Le postulat, en fait, c’est une propositiion que je fais au public, le plus grand acteur de cinéma français... si j’essayais, si j’essayais de me mettre dans sa peau et de vous parler de lui... Alors, je commence par “mon” tournage avec Brialy - “L’ année sainte”; puis, je me retrouve en présence de Sergio Leone à qui “je” dis :”vous, monsieur, vous êtes un cinéaste avec qui j’ai envie de tourner, parce que dans vos films il y a peu de texte et beaucoup de gros plans!” Histoire de rigoler... A 72 ans, il devait tourner avec Leone, mais, il fallait prendre l’avion... Ça, pour Gabin, pas question!
Alors, Gabin a dit, moi, je suis un marin, je prendrai le bateau...! Un mois et demi! Ca ne fait rien, je le prendrai avant... J’essaie de dire des choses que l’on ne sait peut-être pas: qu’il devait chanter Les feuilles mortes de Kosma et Prévert; qu’il devait jouer dans Les portes de la nuit de Carné; qu’il est remonté sur les planches en 1949... Qu’il rencontre sa femme cette année-là... Marié déjà deux fois, l’homme qui tirait sur toute femme qui bougeait, se permettait néanmoins de faire la morale aux autres...! Il reprochait à Granier-Deferre de mener une vie dissolue d’un homme triplement marié...! Granier-Deferre lui rétorquait : mais vous alors, Marlène etc. Ce à quoi Gabin répondait : je ne vois pas de quoi tu parles! La mauvaise foi par excellence!


CK :
Bon, ben faut pas trop en dire. On va aller découvrir le spectacle!

JFR :
Oui, c’est ça, n’en disons pas trop! Avertissement : il n’y a pas d’imitation, on n’est pas chez Patrick Sébastien! Du reste, je ne sais pas le faire.

CK :
Questioin finale à la façon Prousto-interrrogative : S’il se produisait un téléscopage d’époques et que tu te retrouves face à Gabin, qu’aimerais-tu qu’il te dise... à propos de ton spectacle?

JFR :
Ben, écoute, c’est bien. Mais, je ne t’ai rien demandé!
Le gars Jean-François me quitte sur le seuil, comme il se doit, pour aller bosser à la Masion de la Radio. Le rôle d’Eugène Sue... Histoire de se changer... les époques...

Le courant d’air de sa sortie s’amuse à frôler la sonate en ut mineur coincée quelque part dans le bouchon de cérumen de mon oreille gauche...


(Propos recueillis par Mézigue et Moi-Même).

 

photo de J.F Regazzi par Quenneville


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