Cinékosma :
Justement, ce qui me branche dans notre entrevue,
cest que cest souvent
les acteurs les plus connus qui ont le moins de choses à dire ou du moins
qui en expriment le moins...
J.-F. Régazzi :
Ce quil faut reconnaître, cest que, le plus souvent, les acteurs
ne font que de la promo... Ca ne les amuse pas, les acteurs, de faire ça...
Dire en trois mots, dans une émission à la mords-moi, tout le travail
du scénariste (un an), du producteur, du réal... chez des idiots,
avec une petite vanne à quatsous proférée par un quelconque
Baffie, une nana qui va te montrer ses nichons etc... cest pas folichon!
Moi, je me dis, mais bordel, pourquoi on ninvite pas les metteurs en scène?!?
Ou le scénariste...! La promo du cinéma américain, au moins,
cest carré! Cest préparé, cest rodé!
On peut toujours critiquer leur façon de faire, leurs films... En nous
bassinant avec le cinéma dauteur. Mais il ny a pas de cinéma
sans auteur!
Cinékosma :
Après cette petite introduction, on va essayer de savoir à quel
point tu es cinéphile... Si jai bien compris, tu aimes beaucoup
le cinéma mais tu ny vas plus tellement...
J.-F. Régazzi :
Jy vais par périodes, ça dépend. Le dernier film que
jai vu cest Lost in Translation. Et jai très
envie de voir Open Range dont tu fais dailleurs la critique... Sinon,
si, si, je suis cinéphile. Souvent, je revois - même si ce nest
pas la même chose - des films grâce à la DVD (en VO). Là,
dernièrement, jai revu deux Clint Eastwood : Josey Wales, hors-la-loi (que
jadore) et Sur la route de Madison (dont la version française
est une catastrophe parce que cétait en plein durant la période
où les doubleurs étaient en grève; heureusement en DVD,
tu peux changer comme tu veux). Sinon, jaime le vrai cinéma, en
salle bien sûr; dans une grande salle; parce que dans les multiplexes,
tu as des salles, tu te croirais dans ta salle à manger! Celles que je
préfère sont le Pathé Wepler, le Cinéma des Cinéastes
et le Studio 28; jhabite à côté.
CK :
Ton premier choc au cinéma, cest quoi? Etait-ce à la
téloche ou en salle...?
JFR :
La première fois que je comprends un film? Cest par la télé.
Je devais avoir quatre ans. Cest La vache et le prisonnier. Et à la
fin du film, je me mets à chialer, parce quil abandonne la vache,
tu sais, à la gare, là... Je lai revu plusieurs fois...
CK :
Quel cinéma tu préfères (pas par genre) mais quel type de
cinéma? Quest-ce que tu recherches dans un film?
JFR :
Tous les films et tous les styles à condition quil y ait une histoire
prenante. Ca peut être Le peuple migrateur, Lost in Translation ou Pas
sur la bouche. Nimporte quelle histoire... Les films de Carpenter.
Bien sûr, il a réalisé des petites choses comme Ghost
of Mars. Mais avant, tas eu Assaut, New York 1997... Par ailleurs,
je sais quil y a des expériences; je sais que Andy Warhol, par exemple,
a filmé une baignoire pendant cinq heures; je ne sais pas ce que cétait,
je ne lai pas vu... Mais bon. Je ne suis pas un cobaye! Non, moi, ce qui
me branche, cest lhistoire, lémotion et les personnages...
CK :
Que penses-tu du cinéma actuel, en général.
Est-ce que tu
trouves encore ton bonheur?
JFR :
Ben, le bonheur, tu peux le retrouver en revoyant des vieux films...
CK : (rires)
Ca, je men doute, mais actuellement...?
JFR (rires) :
Le bonheur encore, cest quand même le cinéma américain,
je suis désolé... Je vois de bons films français... mais...
rien ne vaut le cinéma américain... Encore une fois, Clint Eastwood.
Avec Mystic River par exemple. Cest la maîtrise à tous
les niveaux. Les acteurs : Sean Penn, Tim Robbins ou Kevin Bacon, nest-ce
pas? Alors, bon, le reste... Le cinéma italien? Depuis La vie est belle (un
grand moment), je nai rien vu de très bon... Dans le cinéma
anglais, bon, ce nest pas un chef doeuvre, mais Love Actually ma
fait passer un agréable moment... En revanche, Ken Loach, cest du
costaud! Je noublierai jamais My Name is Joe . Cest du cinéma
dur - mais cest extra , jadore...! Sinon, le cinéma allemand,
je ne sais pas sil existe encore... Il paraît que Good Bye Lenin! était
bien, mais je ne lai pas vu. Le cinéma espagnol, cest essentiellement
Almodovar. Et puis, en faisant le tour, jen reviens au cinéma américain!
Tiens, David Lynch! Mulholland Drive. Y en a qui disent, ce film na
pas de fond, je nai rien compris; mais moi jai aimé; lhistoire
est là; Lynch samuse avec maestria; on plonge sans être obligé de
savoir où il nous emmène. Chez Lynch, tu as une atmosphère,
un son très travaillé; des bruits dambiance qui me foutent
la trouille. En revanche, Lynch a trouvé de largent pour ce film
auprès des Français : cest Alain Sarde qui sest investi.
CK :
Oui, aux States, on a un peu le problème inverse quen France. Il
y est plus difficile de monter un film personnel et ambitieux. Je voudrais savoir
si tu es sensible à cet autre problème (qui ne concerne pas que
la France, dailleurs; mais toute lEurope); à savoir ce mélange
télé-cinéma tant (et surtout) au niveau de la production
que pour le reste?
JFR :
La télé, cest le financeur du cinéma. Par exemple,
si on veut faire une comédie, cest Gaumont et Gaumont cest
TF 1. Il faut le savoir, cest comme ça...! Et cela va donner un énième Dîner
de cons... Je nai rien contre ce film, mais bon...! En revanche, aux
USA, ça nexiste pas, ce problème! La TV et le cinéma,
cest très compartimenté... Quant à Studio Canal, je
ne sais pas où il en est... Il semble que ce soit léconomique
qui prend le pas sur lartistique... Jai un copain qui a fait un film
- qui vaut ce quil vaut - mais Canal sest retiré de laffaire
après sêtre engagé au départ... Alors, le gars,
il a été dans la merde. Le film est sorti dans trois salles à Paris.
Il a dû rester une semaine à laffiche. Il sagit dun
film franco-québécois : Des chiens dans la neige. Avec
Ecoffey, Marie-Josée Croze. Et si Canal nachète pas, aucune
télé nachète. Cest la fameuse histoire des fenêtres.
Canal va se payer les droits de première diffusion (première fenêtre),
puis, F2 la deuxième et ainsi de suite... Le pire, cest que ce film
nest même pas sorti en salles au Canada. Direct en VHS!
CK :
Et les autres spectacles?
JFR :
Jessaie daller souvent au théâtre (cest mon métier).
Quoi quil en soit, je me tiens au courant de tout ce qui se fait; je vais
voir les pièces des copains bien sûr. Cette saison, jai vu
une pièce de Cyril Gely et Eric Rouquette, Signé Dumas avec
Francis Perrin, Thierry Frémont et Maxime Lombard. Cest lhistoire
de Dumas en 1848. Et de son secrétaire-nègre Auguste Maquet. Belle
et forte confrontation entre un écrivain de génie et son collaborateur
inavouable. Dumas acculé par les dettes, mais au faîte de sa gloire;
Dumas qui veut tout faire, se lancer dans la politique etc... A linstar
de Victor Hugo. Et, au fond, dans lombre, tu as celui qui ne sera jamais
reconnu et qui fait le gros du boulot... Perrin, qui excelle dans cette pièce,
a mis cinq ans à faire aboutir le projet! Cest pour dire que cest
difficile pour tout le monde. Y compris pour des gens comme ça! Ce nest
pas la énième reprise dun classique. Et maintenant, ça
marche ! A mon avis, parce que cest une pièce formidable écrite
pour les personnages, donc les acteurs!
CK :
Surtout que Perrin en Dumas, à priori, ce nest pas crédible,
donc pas de prise de risques!
JFR :
Bien sûr, Perrin dans Le dindon de Feydeau,
pas de problème!
Et ce qui magace réellement, cest le manque dintérêt
pour les créations. Par rapport à linvestissement, financier
ou autre, cest une pure folie, de nos jours, de créer un nouveau
spectacle! Figure-toi que la durée dun spectacle de création,
cest une représentation ou deux en province. Après, avec
de la chance, tu montes à Paris, au Théâtre de la Colline
: cinq semaines. Vu le coût, tu ne peux pas amortir! Moi, jen ai
marre des classiques - admirables, certes - mais des auteurs nouveaux et actuels
existent!, Il y en a! Mais on ne fait pas leffort de les lire... alors,
comment veux-tu quon les monte? Bon sang, pour les classiques (Le Cid ou
autres), il existe la Comédie Française...!
CK :
Acteur et actrice préférés?
JFR :
Gabin, bien sûr... Les actrices... Il y en a... mille...! Moi, jadore
Suzanne Flon. Cest un bonheur de voir jouer cette femme!
Sinon, côté américain, Meryl Streep bien sûr... Jessica
Lange etc.
CK :
Lauteur?
JFR :
Molière, Molière et Molière! Sinon actuellement, jaime
beaucoup les auteurs américains... Sam Shephard. T. Williams, Albee...
Jai un faible pour Soudain lété dernier.
On dit souvent quon a du mal à les jouer en France. Je me demande
pourquoi exactement... Ladaptation? Le jeu des comédiens...?
CK :
Tu ne penses pas quon est encore un peu trop classique dans notre façon
dinterpréter; alors que les Anglo-Américains abordent leurs
personnages dune manière plus cinéma, plus intérieure...?
JFR :
Oui, je pense. Cinéma, au bon sens du terme. Je nai
pas vu jouer les acteurs US sur scène. Mais, regarde Pacino comment il
aborde ( dans le film Looking for Richard) Shakespeare; de la même
manière quun T. Williams! Pas besoin de plumes dans le cul etc.
CK :
Question classique. Quest-ce qui ta donné lenvie de
faire le comédien?
JFR :
Je reviens en arrière : à Gabin. Cest grâce à lui,
je crois. Pépé le Moko. Quand jétais gamin.
Cest la quil sest passé quelque chose. Et puis, je suis
Marseillais. Les gens du Sud, il jouent naturellement; ils en font des tonnes!
Et puis, à lécole. Quand on aborde Pagnol. En vérité,
on ne sait pas exactement pourquoi un môme de dix ou douze ans sintéresse
un dimanche soir, alors quil devrait être couché depuis longtemps, à un
film comme celui de Duvivier... film de 1936... Gabin, qui, à lépoque
où je le découvre, est un vieux monsieur, toujours très
bel homme... qui a parfaitement réussi à passer à sa seconde
période. Sauf que, lors de sa grande époque,(Renoir, Grémillon,
Carné - Trauner - Jeanson, Prévert, Spaak) - là, je prends
tout... Bien que cela ne fut jamais mon époque! Y a des gens
qui me disent : Taimes les Beatles, mais cest pas ton époque! Oui,
ben, jaime bien Mozart aussi et ce nest pas mon époque...!
Donc, je retourne avec Gabin dans la casbah; autour, il y a S. Fabre, Dalio etc.
Tous les rôles! Quand cest Gabin qui parle, il est dans le plan;
pareil pour Dalio; pareil pour Fabre! Les superbes Line Noro et Mireille Balin.
Le déclic qui me poursuivra toute ma vie, cest donc Pépé le
Moko! Puis, ça me parlait, Marseille, la ville des voyous... Paris
aussi, hein, cest les mêmes! Faut se méfier des réputations...
Le réalisme poétique de cette époque... Lhomme de
la rue, le prolo...
CK :
Et puis, cest tout de même plus intéressant ces histoires
de prolos que les trucs de bourges daujourdhui... Le gars qui a cassé son
peigne et qui en fait une tragédie...
JFR :
Oui, oui, certes...
CK :
Ta formation, tes débuts, ta carrière...?
JFR :
Classique. Le Conservatoire de Marseille...Le tout début, en fait, cest
la figuration à lOpéra de Marseille! Mon premier cachet :
75 Frs pour 4 heures de répétition et 150 par représentation.
Cest très important, quand on est au tout début du démarrage!
Et puis, le prestige de lOpéra, ça crée des envies
nobles! Après, je rencontre un ami qui me dit que ce serait sympa de prendre
des cours et puis après je viens à Paris... Il faut monter à Paris...
Alors, cest le cours Florant; rien du tout! Sauf Francis Huster... Jaimais
bien ses classes libres; mais qui nétaient pas vraiment des cours...
Simplement, cétait gratuit. Sinon, en 88, cétait plus
de mille francs par mois.Un souvenir classieux : la visite de Edwige
Feuillère! Florant faisait ce quil appelait des kiosques... Florant
que je considère comme le plus grand idiot de la terre - je te le dis
librement comme je le pense, étant donné que tu affectionnes lexpression brut
de décoffrage - je ne lai jamais entendu dire quelque chose
dintéressant sur ce métier! Qunad on tient un cours comme ça,
si lon na rien à dire, on sabstient de parler...
CK :
Moi, jai toujours eu limpression que cétait un cours
un peu mode...
JFR :
Oui. Mis à part René Simon. M. R.Simon! Moi, jai un peu souffert
de ça! Labsence de grands maîtres comme le personnage de Louis
Seigner dans Rendez-vous de juillet...!
Henri Rossetti, moins célèbre, mais qui ma un peu fait ressentir ça à Marseille...
Il nous apprenait le métier alors quau cours Florant, jai
entendu Claude Brasseur dire des âneries. En voilà encore un que
je nai jamais entendu dire quoi que ce soit dintelligent sur le métier...
Jattaque pas le comédien, attention! C. Brasseur cest quelquun
sur un plateau!
Mais il est inintéressant au possible. Il ne sait pas parler du métier.
Je ne sais pas si tu es comme moi; finalement , il y a peu de gens qui savent
en parler... A part Huster ou Arditi - on aime ou on aime pas... Mais ils sont
passionnés et positifis. C. Brasseur, lui, cest vraiment un idiot.
Les autres, ils feraient mieux de se taire, parce quils arrivent à dire
de ces conneries...
CK :
Ben oui, le politiquement correct, tout le monde il est beau,
tout le monde il est gentil. Sans critiques (je ne dis pas quil faille
systématiquement dire du mal) mais bon, cest regrettable... il ny
plus rien de constructif...
JFR :
Voilà le parcours du débutant; sinon après, le boulot, le
théâtre surtout; des petits rôles dans des films comme Taxi
2 qui a fait des millions dentrées, mais moi... Luc Besson,
bon, je trouve quil a des côtés intéressants. Je ne
sais pas si Taxi 2 est plus mauvais quun film comme La beuze...
CK :
Cest difficile à imaginer, pire que La beuze...
JFR :
Je ne sais pas pour le fond mais pour la forme... Le grand bleu,
jai
aimé. Attention, je lai vu au Grand Rex en version longue et en
Grand Large; là, je peux te dire que cest du cinéma! Et puis,
il a fait connaître des gens... Bacri dans Subway par exemple. Tiens,
ben voilà des gens qui savent écrire, Bacri et Jaoui, au cinéma
comme au théâtre... Le goût des autres, cétait
pas mal. Bacri/Jaoui, ils savent écrire et il ne me paraissent pas être
dans le moule... Ils ont leur famille, Darroussin, Karmann... Ils
prennent position aussi. On a vu Jaoui aux Césars...!
CK :
As-tu des préférences dans le choix de tes rôles?
JFR :
Toutes sortes de rôles... Et puis, au fil du temps, on saperçoit
que ça évolue... Il y a une dizaine dannées, jétais
persuadé que jétais fait pour jouer Alceste... et bien, maintenant,
ce serait plutôt Philinte... Le temps a passé. Après tout,
Philinte, dans la pièce, est un Alceste qui a compris quil fallait
mettre des formes... On peut voir ça comme ça aussi... Tous les
rôles.
CK :
Quel est le rôle dont tu rêves ?
JFR : (à ce moment-là, loeil se rallume, le gamin
renaît...)
Le rôle dun chef de gang avec une scène de début très
violente... Une scène à la Scorsese ou de Palma (Scarface)...
Un salopard (avec quand même une nuance) qui ferait plein de saloperies,
qui serait tué à la fin, y a pas de raison! Mais avec une part
qui pourrait lui permettre de se racheter...
CK :
En fait, comme beaucoup, tu rêves dun emploi opposé à ta
nature...
JFR :
Oui, bien sûr. Jai horreur des armes à feu... Mais est-ce
quon fait encore des films comme ça ? Tiens, le film dOlivier
Marchal : Gangsters... Je ne sais pas ce que tu en as pensé , mais
moi...
CK :
Je lai trouvé intéressant pour son côté réaliste
et cru...
JFR :
Oui mais bon. Ma pas convaincu... Et puis, tiens(comme je sais, pour tavoir
lu, que tu naimes pas du tout S.Bonnaire - tes dur avec elle!), ben,
moi, cest pareil pour Anconina (qui joue dans Gangsters), je me
demande vraiment comment un gars comme ça a fait pour simposer.
Bien sûr, maintenant, vingt ans après - tu sais comment ça
se passe, plus on te fait bosser, plus tu sors de ta crasse - il a un acquis...
CK :
Oh, oui! Je sais. Même un gars comme Lanvin, au bout de quarante ans, il
arrive parfois à exprimer quelque chose...! (Rires)
JFR :
Cela dit, dans le même genre, je préfère L-627...
CK :
Ah! Bien sûûûr! Tavernier, lui, chausse
au moins du 48...!
JFR :
Et bien, je vais te dire, dans les valeurs sûres - qui sont de plus en
plus rares - pour moi, il reste Tavernier et Corneau notamment... Et, cest
marrant, ils étaient venus tous les deux une fois, ils étaient
invités pour parler de Gilles Grangier qui a souvent été considéré comme
un metteur en scène de commande etc. Ils étaient venus pour défendre
le cinéma de G.Grangier, qui était du grand cinéma populaire
que moi jaimais beaucoup! Le cave se rebiffe, Gas-Oil...
CK :
Cest précisèment ce genre de faiseurs de films (sans être
péjoratif) qui manquent le plus actuellement en France...
JFR :
Grangier, Verneuil... Verneuil qui na jamais pu avant la fin de sa carrière
obtenir les comédiens quils voulaient. Bien sûr, cétait
sympa; on lui disait, tu vas bosser avec Gabin, Lino ou Fernandel... Cétait
pas les pires (rires). Pour son oeuvre la plus personnelle (Mayrig), il
a pu enfin obtenir Omar Sharif et Claudia Cardinale...
CK :
Est-ce que tu penses quil y a une différence fondamentale entre
le jeu cinématographique et le jeu théâtral?
JFR :
Au théâtre, on peut être bien. Au cinéma, on peut être
moins bien. Souvent de bons acteurs sont devenus de mauvais acteurs à cause
du cinéma qui les a un petit peu abîmés! Au théâtre,
quand tu es sur scène, on te voit obligatoirement; au cinéma, il
faut que tu sois dans le plan. Si on ne te voit pas, tu peux être merveilleux, ça
ne sert à rien! Y compris les plus grands. Au théâtre, il
faut parler plus fort; et en fonction de la salle... mais, cest le métier!
Cest de la technique. Point.
CK :
Cest une question un peu idiote; mais cest parce que tas souvent
des gens qui simaginent que lon joue cinéma ou théâtre...
JFR :
Evidemment, après, tout dépend du metteur en scène.
Du style.
CK :
Est-ce quil faut être fou ou nevrosé pour faire ce métier?
JFR :
Jai connu plein dacteurs ou auteurs, ou autres... qui sont des gens
très équilibrés et ça ne les empêche pas dêtre
des artistes à part entière. Ou alors, on se crée un personnage...
Du genre colérique, comme Mocky...
CK :
Cest quoi le plaisir de jouer? Quest-ce qui prime? Lexhibtionnisme...
JFR :
Oui. le narcissisme. Le besoin dêtre avec les autres. Et puis, un
petit peu de faire lunanimité... Surtout sur scène. Le contact
avec le public.
CK :
Et de jouer dans les prisons...?
JFR :
Cest dur, au bout dun moment. Fresnes, Fleury Mérogis, Poissy
et les Baumettes... chez les femmes. Cest un peu particulier, le public
carcéral; jy ai joué mon spectacle Gabin (durée une
heure). Ils sont avides, ils veulent sévader; donc, il faut pas
les prendre pour des cons. Alors, cest enrichissant. Faut pas trop en faire.
Je me souviens avoir dégueulé après les Baumettes. Cest
dur. Cest pas des Clubs Méd, ces lieux...Tu joues dans des
chapelles; tu joues dans des salles de fête style Allemagne de lEst à lépoque
du Rideau de Fer. Sinon, à part le contexte, au fond, cest un public
comme un autre. Et la discussion qui sengage après est spéciale.
La question qui revient toujours cest : mais pourquoi vous venez
ici? Moi, je leur dis : les raisons pour lesquelles vous êtes ici
ne me regardent pas; je nai pas à juger; cest peut-être
injuste... Mais, je viens simplement parce que vous ne pouvez pas venir à moi,
donc je viens vers vous... Dailleurs, je ny allais sûrement
pas pour le fric! Tes payé des cacahuètes! Par des associations
etc. Tu bouffes avec eux au mess etc. Quand tu vois ce que mange le personnel,
tu peux imaginer ce que bouffent les taulards! Ils ne comprennent pas que quelquun
vienne sintéresser à eux; parce que pour les gens, la prison
cest toujours quelque chose de crapuleux. Daccord, cest pas
tous des innocents... Ma réponse a toujours été : je viens
parce que jestime que tout le monde a droit à un divertissement...
CK :
Cette démarche me semble magnifique. Apporter un peu de plaisir à des
personnes qui sont considérées comme des merdes (personne
ne mérite ça), cela met en évidence le rôle social
de lartiste. Et ça nous amène à la question du jour
: rapidement, malheureusement, je ne sais pas sil y a encore quelque chose à en
dire; le problème des intermittents du spectacle. Que peut-on encore en
dire aujourdhui?
JFR :
Il faut que ce système perdure. (Ce débat dure depuis un an!).
Jai limpression quil existe toujours une pression de la part
des artistes... La période électorale est là, lUMP
va se prendre une baffe; jai limpression quils vont un peu
reculer. Lattitude de ce Ministre de la Culture est en-dessous de tout.
Il est sans doute prisonnier du gouvernement actuel. Je suis un lent, je vais à gauche petit à petit...
Jétais plutôt dans cette idéologie de droite... Gaulliste...
Mais, comme on tape toujours sur la tête des mêmes et que lon
pénalise inlassablement les mêmes, la situation devient insupportable!
Le gouvernement actuel est limité; il ne gouverne pas, il laisse les mains
libres au MEDEF et na plus aucun point commun avec ce quil y avait
de plus respectable dans le système gaulliste.
CK :
Le problème de normalisation et de formation ? Notamment pour les comédiens,
quest-ce que cela tinspire? Ne pourrait-on prendre exemple sur les
British et les Ricos?
JFR :
Tu as le Concours du Conservatoire, Strasbourg, Rue Blanche...
Cest trente élèves
par an! Des cours y en a partout; des usines à fric; des cours Florant...
CK :
Des cours de formation avec un diplôme? Michael Douglas (pour ne citer
que lui) est sorti avec un diplôme!
JFR :
Oui. Je suis assez daccord. Dautant plus quen province, il
y a de plus en plus ce quil faut...Cest dans ce sens quil faudrait
considérer la décentralisation, par exemple. Il faut aller davantage,
bien sûr, dans le sens de la professionnalisation...!
CK :
Venons-en au spectacle Gabin... Tu en es linterprète, lauteur
et le metteur en scène ?
JFR :
Jen suis lauteur et désormais le metteur en scène.
(cest une reprise). Je fais tout! Tout mal! Enfin, ça tu me le diras
après. Le 29 mars prochain au Sabot. Pour linstant, je mhabitue
au lieu. Ce nest pas vraiment un lieu de spectacle et je pourrai donc me
mélanger au public, aller quasiment de table en table. Cest un vrai
bonheur! Tu as vu Vania 42e Rue de Louis Malle? Cest un peu comme ça...
Tu as vu les personnages qui arrivent sur les lieux, au théâtre,
il bavardent, etc. et tout dun coup, ça commence... Cest pas évident.
Ils sont habillés comme toi et moi etc. Cest un exercice formidable!
Au théâtre, les gens viennent te voir... Là aussi, mais cest
aussi un endroit où lon mange... où on joue du jazz.. Ni
silence, ni noir total. Ca peut être dur dans la mesure où les gens
nen ont vraiment rien à foutre de toi... Mais, là, ils sont
quand même plus ou moins avertis... Là, ça devrait aller...
Cest convivial...
CK :
En quelques mots, le spectacle... Cest toi qui racontes la vie de Gabin...?
La teneur du texte, dans les grandes lignes?
JFR :
En quelques mots, cest lhistoire dun
gamin qui un jour va voir Pépé le
Moko et qui après ne cesse de dire quand je serai grand, je machèterai
une DS; cest la voiture confortable, la voiture quil faut avoir quand
on est un homme... Alors, cest marrant au début, son obsession pour
Pépé le Moko et la DS; mais au bout dun moment, ses parents
en ont marre. Cest quoi ton truc de Pépé, ce vieux film;
et la DS? De toute façon, quand tu seras grand, il n y en aura plus
de DS...! Le postulat, en fait, cest une propositiion que je fais au public,
le plus grand acteur de cinéma français... si jessayais,
si jessayais de me mettre dans sa peau et de vous parler de lui... Alors,
je commence par mon tournage avec Brialy - L année
sainte; puis, je me retrouve en présence de Sergio Leone à qui je dis
:vous, monsieur, vous êtes un cinéaste avec qui jai
envie de tourner, parce que dans vos films il y a peu de texte et beaucoup de
gros plans! Histoire de rigoler... A 72 ans, il devait tourner avec Leone,
mais, il fallait prendre lavion... Ça, pour Gabin, pas question!
Alors, Gabin a dit, moi, je suis un marin, je prendrai le bateau...! Un mois
et demi! Ca ne fait rien, je le prendrai avant... Jessaie de dire des choses
que lon ne sait peut-être pas: quil devait chanter Les feuilles
mortes de Kosma et Prévert;
quil devait jouer dans Les portes de la nuit de Carné; quil
est remonté sur les planches en 1949... Quil rencontre sa femme
cette année-là... Marié déjà deux fois, lhomme
qui tirait sur toute femme qui bougeait, se permettait néanmoins de faire
la morale aux autres...! Il reprochait à Granier-Deferre de mener une
vie dissolue dun homme triplement marié...! Granier-Deferre lui
rétorquait : mais vous alors, Marlène etc. Ce à quoi Gabin
répondait : je ne vois pas de quoi tu parles! La mauvaise foi par excellence!
CK :
Bon, ben faut pas trop en dire. On va aller découvrir
le spectacle!
JFR :
Oui, cest ça, nen disons pas trop! Avertissement : il ny
a pas dimitation, on nest pas chez Patrick Sébastien! Du reste,
je ne sais pas le faire.
CK :
Questioin finale à la façon Prousto-interrrogative : Sil
se produisait un téléscopage dépoques et que tu te
retrouves face à Gabin, quaimerais-tu quil te dise... à propos
de ton spectacle?
JFR :
Ben, écoute, cest bien. Mais, je ne tai rien demandé! |
Le gars Jean-François me quitte sur le seuil, comme il se doit, pour aller
bosser à la Masion de la Radio. Le rôle dEugène Sue...
Histoire de se changer... les époques...
Le courant dair de sa sortie samuse à frôler la sonate
en ut mineur coincée quelque part dans le bouchon de cérumen de
mon oreille gauche...
(Propos recueillis par Mézigue et Moi-Même). |
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photo de J.F Regazzi par Quenneville |
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