Cinékosma :
Commençons par le commencement, histoire de situer un petit
peu tes motivations artistiques, car si jai bien compris,
toi, tu as à la base une sérieuse formation scientifique...
Dominique Jalu:
Oui, jai un parcours qui est plutôt complexe; donc, des études
scientifiques. De maths. Mais, déjà, à lépoque,
je faisais pas mal de musique; et de la peinture, ça, toujours. Et puis,
après avoir été prof de maths, jai commencé à faire
du théâtre et je me suis retrouvé musicien dans une troupe
de théâtre dans les années 1970/75. Théâtre
militant, théâtre politique, théâtre de soutien à des
grèves et à des manifestations, des mouvements de contestation.
Donc musicien, puis après, par la force des choses, comédien et
metteur en scène. Puis, jai ensuite continué dans le théâtre
en en faisant une activité lucrative. En tant que comédien ( intermittent
du spectacle, comme on dit maintenant); jai travaillé ainsi dans
le théâtre et les activités culturelles pendant quinze ans.
Jai abandonné le travail de prof de maths, parce que je narrivais
plus a faire les deux. Cétait trop compliqué.
Cinékosma :
Quinze ans. Donc, ça a bien marché, alors
?
Dominique Jalu:
Ca a bien marché, en changeant de troupes de théâtre, de
lieux de travail... De fil en aiguille, je me suis retrouvé responsable
de programmation de théâtre au CAC, Centre dAction Culturelle
de Corbeil. Et là , jai été appelé à moccuper
particulièrement du théâtre pour enfants; javais la
responsabilité dinviter des troupes de théâtre; en
quelque sorte, jétais passé de lautre côté de
la barrière. Et puis, il se trouve que jai été en
contact avec des personnes qui mont proposé de travailler dans le
cadre de lassociation Emmaüs, à monter une chaîne de
télévision de proximité sur un quartier, une cité HLM
Emmaüs au Plessis-Trévise dans le Val-de-Marne. On faisait des émissions
de proximité quon réalisait pour les gens et avec les gens
de la cité; on faisait une heure démission par semaine. On
difffusait ça par lantenne collective de la cité. A la suite
de cela, on a décidé à quelques-uns de créer notre
boîte de production; on la donc montée et, pour vivre, on
a commencé par faire du film institutionnel. Désormais, jétais
passé complètement du côté de la réalisation
mais je continuais à faire de la musique et de la peinture.
CK :
Et dans lordre, ce serait plutôt la peinture
qui primerait sur la musique... ?
DJ :
Les deux, je dirais. A cette époque-là surtout, car je composais
beaucoup. La peinture a été pour moi une activité qui, depuis
mon enfance, me prenait tous les trois mois ou tous les six mois comme un besoin
irrépressible de faire quelque chose avec mes mains, de faire quelque
chose de plastique. Donc jen ai toujours fait. Et puis, jai eu loccasion
de rencontrer quelques peintres qui mont mis sur la voie ou qui mont
influencé, et dont jai apprécié le travail. Notamment
un peintre libanais, un Druze, Samir Khabbaje, qui est un homme que jadmire
beaucoup. A la fin de la guerre du Liban, il est revenu vivre en France, et dans
son atelier, il sest mis à peindre énormément pour
dépasser le traumatisme de la guerre. Je lai suivi et jai
même fait un film sur lui ; jai suivi son travail pendant quelques
années et je trouvais sa façon de travailler passionnante ! Pour
moi, cela été une révélation. Je crois quil
minfluence encore beaucoup, ce peintre Samir. Maintenant, il a plutôt évolué vers
des organisations de manifestations éphémères, de performances
comme on dit ; monter une exposition sur 500 M2, créer des objets, des éclairages
pour le cadre de cette exposition qui dure de quinze jours à un mois,
et après il détruit tout ; jai toujours trouvé ça
admirable. Et sa façon de rentrer dans la peinture ma beaucoup attiré ;
la façon de se mettre dedans physiquement. Je crois que cette démarche
a beaucoup influencé mon travail.
Par ailleurs, après cette expérience, jai fait de la production
video ; je me suis mis dans le multimédia, linformatique et lordinateur
et je suis toujours, cest mon activité officielle, infographiste.
Donc, je fais des illustrations pour des sites web, des supports de logiciels
et je travaille sur écran. De temps en temps, quand jen ai un peu
assez de travailler sur écran, sur du lisse, je quitte lordinateur
pour me mettre sur une toile et me coltiner à la matière, me tacher
les doigts. Là, donc, jai une envie terrible de chercher une façon
de peindre, une façon de peindre rentre-dedans. Pas une façon de
peindre où on prépare les choses, où on met de beaux coups
de pinceau bien nets, mais plutôt un travail quon pourrait qualifier
dexpressionniste.
CK :
Que ce soit la peinture, la musique, lart dramatique, ou
la mise en scène, est-ce que tu as une formation technique
ou pas ?
DJ :
En musique oui, une formation classique, piano et guitare classique ; puis
après, autodidacte. En théâtre, aucune formation, jai
appris sur le tas ; et en peinture, non plus, aucune formation par lécole,
mais autodidacte.
CK :
Tu mas parlé un petit peu de tes influences et de ton style.
Néanmoins, par rapport à la formation , quelle importance tu
attaches à la technique proprement dite dun art ? Est-ce que
cest quelque chose de fondamental pour toi.
DJ :
Non, je ne crois pas que ce soit fondamental. Je pense
que la technique nest pas quelque chose qui est donnée avant,
mais quelque chose qui se construit pendant. Au fur et à mesure que
lon travaille, lon se construit sa propre technique. Je ne pense
pas quil existe une technique de peinture adaptée pour tous
les peintres et tous les styles de peinture.
CK :
Même chose pour les autres arts ?
DJ :
Oui, peut-être moins pour la musique, parce que la musique oblige ,
quand on apprend un instrument, à faire des gammes, tandis que dans
le domaine de la peinture, même sil existe des gammes aussi,
ce sont ses propres gammes que lon se trouve. Quand je fais des séries,(
jaime bien travailler sur des séries), on peut voir ça
comme une sorte de gamme. Chercher sur quinze toiles en même temps
comment on peut trouver une technique, ce serait plutôt une méthode,
une façon de voir, une démarche.
CK :
Sinon, tu mas parlé de tes influences
personnelles. Dune manière plus générale, quels
sont parmi les grands peintres, ceux qui te touchent le plus, de qui tu te
sens le plus proche, ceux que tu préfères en fait et qui auraient
pu tinfluencer ?
DJ :
Je ne sais pas si je peux parler comme ça. Il y a des toiles qui mintéressent,
des peintres en particulier... non. Je ne crois pas que jai là-dedans
une suite logique. Je suis dune façon générale
intéressé par la peinture contemporaine; mais quest-ce
que ça veut dire la peinture contemporaine quand on voit certaines
oeuvres qui datent de la fin du XIXème siècle et qui pourraient être
extrêmement avant-gardistes encore aujourdhui. Donc, cest
plutôt des approches de peinture ; moi, jai toujours été plus
intéressé par des peintres que jappelle rentre-dedans
que des peintres qui ont une espèce de distance par rapport à la
toile. Cest particulièrement vrai pour les peintres figuratifs,
davoir une distance comme ça, encore que je ne sais pas si on
peut dire que Van Gogh soit complètement séparé de labstraction.
Je pense quon trouve chez Gauguin et Van Gogh déjà des
signes de labstraction, que dailleurs ils considéraient
comme quelque chose dimportant à cette époque-là.
Je ne pense pas avoir une prédilection pour un peintre ou une école
de peinture
CK :
Justement, il y a chez toi une espèce dopposition entre le concret
et labstrait, entre le figuratif et labstrait, doù ça
vient ça ; est-ce lopposition de lesprit scientifique à lesprit
artistique ?
DJ :
Labstraction, ça peut être vu, être entendu au sens
de sabstraire de... ou abstraire de quelque chose. Dans ce sens-là,
on peut penser que quand on voit un paysage, quelque chose de la nature,
il y a moyen dabstraire de ça des éléments qui
tintéressent et que tu vois, toi, et que dautres peut-être
ne voient pas. Le travail du peintre doit être considéré comme
la possibilité de mettre certains aspect de la nature en exergue,
et forcer le trait sur certaines autres choses. Cest une conception
de labstraction, cest la conception première, celle quon
retrouve chez Gauguin et Van Vogh par exemple. Maintenant il ya une autre
approche de labstraction qui est de construire quelque chose dans labstrait
sans connexion avec la nature. Cest ces deux conceptions-là qui
me travaillent en ce moment, les deux éléments sur lesquels
je réfléchis. Est-ce que labstraction, cest quelque
chose qui est abstrait de la nature ou bien est-ce que labstraction
est une réflexion conceptuelle que tu colles sur tes toiles ? Donc,
ce conflit quon peut voir entre abstraction et figuratif, je le traduis
plutôt comme un conflit entre deux façons de concevoir labstraction.
Soit, labstraction abstraite de quelque chose, donc tirée
de, soit une abstraction qui est un peu conceptuelle et qui vient se
placer en surplus en quelque sorte. Mais je ne pense pas que labstraction
soppose au figuratif. Et je crois que je nai pas envie de quitter
le figuratif complètement, de dire cest fini, je ne reprèsente
plus rien de la nature; je ne pense pas que jai envie de travailler
dans ce sens-là, parce que si je travaillais ainsi, je me priverais
dun certain nombre de moyens dexpression.
CK :
Dailleurs, cest quelque chose quil ma semblé avoir
vu dans tes tableaux, qui dans lensemble sont apparemment très
abstraits, mais, lorsquon sapproche et quon sattarde
un peu, que lon regarde de plus près, on saperçoit
quil y a plein de petits tabloïdes, de petites choses très
figuratives, des morceaux de tableau qui sont extrêmement concrets
en fait...
DJ :
Encore une fois, cest le côté abstrait
de la nature, ce sont des choses qui sont abstraites du réel; quand
on regarde un nuage, une rue, une ville, une forêt, on peut y lire
un nuage, une rue ou une forêt; ou bien, lon peut également
y voir, en attardant le regard, autre chose qui soit de lordre des
signes. Pas forcément des signes-symboles, mais des signes plastiques...
Or, quand même, dans le travail du peintre, il y a lidée
de passer à une surface qui est à deux dimensions... Donc,
lidée de faire du figuratif au sens de je fais une photographie
de - même si cette photo est bien cadrée etc - cette idée
mest un peu étrangère... Mais, ça ne veut pas
dire pour autant que ce sera non- figuratif. Cest pour ça que
je me suis intéressé à la peinture du Moyen-Age. A cette époque-là,
par exemple, la notion de perspective était complètement diffèrente,
autre.
On va dessiner un personnage important en grand et lon va dessiner un personnage
moins important en petit; alors que le personnage petit est peut-être,
du point de vue de la perspective photographique, devant le personnage représenté en
grand. Donc, on donne de limportance à certaines choses et on en
donne moins à dautres par des tailles différentes et on casse
complètement la perspective. Et il nempêche que cest
figuratif.
CK :
En un mot, ce qui ne tintéresse pas trop, cest
la reproduction...
DJ :
Oui... La reproduction photographique ne mintéresse
pas.
CK :
Quest-ce-qui ta amené à avoir cet énorme
besoin dexpression artistique? Est-ce que cest en opposition à ton
côté rationnel...Une réaction par rapport à lesprit
scientifique... et aussi comment le rationnel et le créatif peuvent-ils
se conjuguer ?
DJ :
Dabord, quest-qui me pousse... Je ne suis pas capable de définir
fondamentalement ce besoin. Je ne peux tout simplement pas faire autrement.
Pourquoi, je ne sais pas. Deuxièmement, est-ce que le rationnel et
la création artistique sopposent... je ne le pense pas du tout.
Même si cest courant de penser ainsi... Je crois même le
contraire, bien souvent.
CK :
Tu en es un bon exemple...
DJ :
Il existe de grands exemples autres que le mien...
Il est vrai que quand on peint, il y a dune part le geste de rentrer
dedans, dans la toile, puis dautre part, il y a la réflexion,
cest-à-dire que si je peins dans la journée, le soir
je continue à penser... La pensée sur la toile continue. Même
si je ne lai plus sous les yeux. Donc, il y a aussi une réflexion
sur ce que je fais et il marrive souvent de revenir le lendemain matin à mon
atelier et de tout rayer, de tout effacer; de recommencer certaines choses,
parce que du point de ma réflexion - donc il y a de la raison aussi
là-dedans - ça ne me satisfait pas, ça ne me convient
pas. Je retrouve souvent, justement, des tendances à retomber dans
du figuratif anecdotique. Et ça, jessaie de le gommer. De gommer
lanecdotique. Ou alors, il ne faut faire que de lanecdotique
et mettre tous les tableaux ensemble. A ce moment-là, il y a quelque
chose qui se crée.
CK :
Jai limpression que dans tes tableaux, la structure nest
pas évidente; je voudrais te demander si tu considères quil
faut au départ, avant dattaquer un tableau, un schéma,
un plan et aussi te demander ce que tu penses de ce que jappellerais la
création préméditée... Est-ce quil
faut suivre un schéma ou pas, et comment tu procèdes?
DJ :
Je crois que dans lensemble je respecte un schéma. Cela ne veut
pas dire que jarrive à le suivre jusquau bout. Mais il
y a un schéma, une idée, un projet. Il y a une dimension projet à chaque
toile. Bien sûr, on peut avoir un projet et arriver à la fin
en obtenant quelque chose qui est très éloigné de ce
qui avait été envisagé au début. Je travaille
comme ça. Il y a un projet, par exemple des lignes conductrices, une
composition du tableau qui est pensée; puis, lexécution
et le recul, et, arrive un moment où lon peut voir que des choses
sont apparues et qui au départ navait pas du tout été envisagées.
Et là, on rejoint lexemple des nuages que lon peut regarder
en ny voyant que des nuages ou bien que lon peut regarder différemment
et y voir dautres images telles que des visages, des corps etc... A
ce moment-là, cest lexécution qui va faire changer
la vision des choses.
CK :
Cest ce que tu disais un peu lautre jour en parlant de ta main
: cest ma main qui travaille...
DJ :
Cela dit, je ne veux pas non plus tomber dans lexcès
inverse en disant, le cerveau ne fonctionne plus du tout, il ny a plus
de pensée ni de rationnel, cest la main qui fait tout. Il y
a aussi des choses qui sont de lordre du symbolisme, de la pensée
symbolique, qui peuvent jouer un rôle... Mais je ne cherche pas à faire
du symbolisme... Jai quand même la préoccupation première
de peindre; il ne sagit pas de mettre du symbolisme partout ou de rendre
une toile qui soit symbolique de quelque chose. Ce nest pas ma démarche.Il
y a dabord la préoccupation de remplir un espace, lespace
de la toile avec des choses que tu ressens - qui peuvent être qualifiées
de techniques - léquilibre de couleurs, léquilibre
de construction, de balance entre la droite et la gauche, le haut et le bas;
toutes choses propres à lart pictural. Travailler comme je travaille
fait quil marrive très souvent de procéder par
séquences. Avec un problème déquilibre général,
doù la nécessité davoir une idée
de construction générale. Quand je dis séquence, je
donne une dimension temporelle, comme au cinéma, au théâtre
ou en littérature, mais là, il sagit dune dimension
spatiale, ce qui est à peu près pareil.
CK :
Est-ce quil existe des influences entre les arts ? Notamment entre
la musique et la peinture ? La musicalité, lharmonie, est-ce
très important pour toi, est-ce toujours présent dans ton esprit
? Est-ce que parfois tu tinspires même de la musique pour réaliser
un tableau ?
DJ :
Oui, la traduction de la musique en peinture est une vaste question. Disons
que je sens assez bien un rapport entre les deux, en ce moment, au niveau
de laspect répétitif, laspect rythmique; le côté répétitif,
cest que dans les toiles que jai fait, il y a une recherche de
thème qui revient comme un leitmotiv, un motif pictural qui se répète.
Les influences des autres arts comme le théâtre ou le cinéma,
ne me semblent pas aussi évidentes. Néanmoins, il y a certaines
idées qui viennent à lesprit et quon peut trouver
un peu partout; dans un journal, dans une exposition de peinture, dans la
rue, dans les nuages...
CK :
Une parenthèse... Est-ce que tu considères que le comédien
est un créateur mineur ?
DJ :
Non, pas du tout. Je pense que cest quelquun dabsolument
essentiel. Et en théâtre, jaime bien quon sappuie
sur les comédiens. Jai fait quelques mises en scène
(au théâtre ou au cinéma) où jai toujours
cherché à travailler en symbiose avec les comédiens
qui tapportent énormément. Tout comme en peinture où le
pinceau et la main tapportent beaucoup de choses que tu naurais
peut-être pas vues en y réfléchissant simplement comme ça...
CK :
Est-ce que tu as comme on dit des périodes dordre
stylistique ou bien tout simplement au niveau des matériaux que tu
utilises...?
DJ :
Des périodes oui... Par rapport aux matériaux que jutilise,
surtout... Parce quil y a des contraintes; des contraintes despace,
des contraintes de disponibilités, etc. Pour moi, en particulier,
il y a un problème despace pour stocker toutes les peintures
si je les laisse sur les châssis. Donc, jai tendance à peindre
surtout sur toile ou sur papier. Cette contrainte influe sur la technique.
Jaime beaucoup la peinture à lhuile, mais je peux difficilement
la pratiquer parce que je nai pas despace pour faire sécher.
Ainsi, je suis passé à lacrylique un peu contraint et
forcé. Si javais lespace, cest sûr que je
peindrais davantage à lhuile. Mais le séchage dure deux
mois...
CK :
La contrainte est-elle utile à la création artistique?
DJ :
Oui! Il y a même des contraintes que lon
simpose. Artificiellement même quelquefois... Lidée
de se dire je vais faire une peinture où je ne vais utiliser que du
noir et blanc, cest une contrainte que lon simpose. Ne
serait-ce que le format tout simplement... Et même la composition qui
peut être au départ purement géomètrique; un équilibre
vaguement influencé par des notions sur le nombre dor, par exemple,
etc. Des balancements entre la droite et la courbe. Cest dune
certaine manière une contrainte quon simpose. En fait,
il ny a pas de liberté sans contrainte. Pas de jeu sans règles
du jeu. Donc, oui, je suis partisan de ça. Car cest ainsi quon
gagne la liberté. Le travail du peintre, tel que je le conçois,
cest une lutte pour la liberté.
CK :
Tu as commencé à exposer assez tardivement, pourquoi ? Et quest-ce
qui tamené finalement à exposer?
DJ :
Ce qui ma amené à exposer, cest les autres. Des
gens de mon entourage qui mont poussé à présenter
le travail que je fais. Jai exposé très peu, oui. Lexposition
actuelle, cest la deuxième pour moi. Je me suis aperçu,
même si je le savais davance, intellectuellement, que quand tu
prépares une exposition, tu te mets aussi dans un autre état
desprit, tu as besoin de travailler un peu sur une unité, tu
te dois daller jusquau bout du projet de façon à ce
que la toile soit bien présentable, ce que je ne fais pas tout le
temps quand je peins. Et puis, il y a une autre raison à lexposition,
cest que jai besoin de voir ce que jai fait; de voir les
toiles les unes par rapport aux autres; dans un espace qui permet de les
voir toutes ensemble; et même de voir certaines toiles à grande
distance, puisque je travaille dans un espace où jai cinq mètres
de recul. Il y a certaines toiles que je navais jamais vues de plus
loin que ces cinq mètres. Je trouve quil y a une satisfaction
pour moi dexposer parce que je vois mon travail. Ce nest pas
seulement le montrer aux autres, mais me le montrer à moi-même
aussi. Désormais, je me rends compte quune exposition, cest
une bonne étape pour repartir après et réfléchir à dautres éléments
qui napparaissent pas uniquement dans latelier.
CK :
Pour évoluer un peu dans notre entretien, on va essayer de rapprocher
la peinture du cinéma. Question idiote, est-ce que le cinéma
est aussi pour toi un art pictural ?
DJ :
Ben oui. Evidemment.
CK :
Quand tu vas voir un film, est-ce que
tu es dabord branché par
lesthétique... ?
DJ :
Ca dépend des films. Jai un peu peur
des classifications qui se feraient là-dessus... Des films peuvent être
absolument passionnants, alors que lesthétique de limage
nest pas du tout soignée parce qu on navait
pas les moyens, parce que ce nétait pas le but etc. Et ça
nenlève pas pour autant de valeur au film. Dautres
films sont extraordinaires dun point de vue pictural, et puis il
y a quelquefois le mariage entre différentes choses. Les motivations
pour faire un film de cinéma peuvent être diverses et si
on va au cinéma en se disant je cherche lesthétique,
on risque de passer à côté de films absolument fondamentaux.
Par exemple, le travail de Michael Moore est un travail documentaire
où lon ne cherche pas à faire du beau cadre, mais
je trouve ses films très importants et passionnants. Par ailleurs,
la démarche dun Tarkovski qui réalise des images
extraordinaires... cest un autre travail, cest autre chose;
et japprécie les deux.
CK :
Tu ne vois donc pas le cinéma seulement
dun point de vue esthétique. Mais, est-ce que tu penses
que lart peut se passer de lesthétique? Si lon
considère le cinéma comme un art et quil ny
a pas desthétique, il y a là comme un problème,
non?
DJ :
Je crois que la beauté, ce nest pas quelque chose qui existe
en soi. Un objet beau, pour moi, ça nexiste pas. Cest
le regard de lhomme - des hommes - qui apporte la beauté.
Cest comme la théorie de Goethe, quand il parle de la lumière
et des couleurs; il dit : cest le regard qui transmet la lumière.
Bon, scientifiquement, on sait que cest faux; la lumière
est donnée par le soleil, le jeu des ombres, etc. Mais dans lesprit
de Goethe, cest le regard qui met la lumière sur les choses.
La lumière part de loeil et va à lobjet. Alors,
pour la lumière, on sait que cest faux; mais pour la beauté,
moi, je crois qu elle nest pas dans lobjet en tant
que tel mais dans le regard, dans loeil de la personne. Du point
de vue cinéma, je crois que cest pareil que pour la peinture.
Du point de vue de lartiste qui fabrique aussi. Celui qui fabrique
un film, même documentaire, cest lui qui va apporter la beauté.
Il lapportera dans sa passion à faire le film, même
sil a des images qui sont pourries, parce qu il jugera important
de passer telle séquence, tel plan, alors que limage est
floue; il va par sa passion créer la beauté. Après,
aux spectateurs de saisir cela... et davoir en tant que spectateur
un regard qui en lui-même apporte de la beauté.
CK :
Est-ce que toutefois tu vas jusquà penser - comme Godard,
pour ne pas le nommer - que ce qui prime cest le regard du spectateur;
il y a tout de même dabord le regard de lauteur...
DJ :
Ben, il y a le regard de lauteur, cest à dire
que, je ne pense pas que lon puisse être un auteur - un peintre,
un cinéaste etc - en travaillant dans lidéé : je
vais faire du laid. Je ne vois pas comment ce serait possible.
Je pense que celui qui crée, il le fait sur la base dun
amour ou dune passion. Il y met quelque chose que lon peut
qualifier de beau. Quant au spectateur, il na pas forcément
la passion du sujet au début. Mais il va pouvoir y mettre des
choses qui viennent de lui. Jaccepte donc volontiers lidée
de Godard, mais je ne peux pas non plus faire, créer une oeuvre
avec la volonté de satisfaire le regard de lautre. Parce
que dans le regard des autres, il y a des regards qui mintèressent
et dautres... moins. Je fais donc une sélection, quand je
peins. Si je peins pour satisfaire un regard, je risque de tomber dans
une peinture complètement anecdotique, une peinture façon
la place du Tertre à Montmartre; ou façon peinture décorative
qui fera bien au-dessus dune cheminée ou dun buffet.
Je ne crois pas du tout que je peins dans cet esprit-là. Mais
il y a des regards qui mintéressent, bien sûr.
CK :
Lidéal serait peut-être de toucher les autres tout
en restant soi-même; une rencontre qui a lieu ou na pas lieu...
DJ :
Oui. On peut dire ça comme ça...
CK :
Pour prendre un exemple précis, Godard nous dit : tenez
je vais vous faire voir un plan de Full Metal Jacket de Kubrick
où lauteur nous montre en gros plan le pied dun soldat
qui reçoit une balle avec le sang qui gicle en nous obligeant à regarder
- en orientant excessivement notre regard - ; alors quà côté,
voilà le plan dun cinéaste phillippin où il
y a 47 personnages et qui donc vous laisse le choix... Que penses-tu
de cet exemple?
DJ :
Cest toujours le côté un peu
provocant de Godard. A travers sa provocation, il exprime aussi des idées;
donc, il ne faut peut-être pas le lire au premier degré.
Dire quun gros plan impose quelque chose alors quun plan
large ne limpose pas, déjà en tant que telle, laffirmation
peut être contestée... Le plan large impose peut-être
tout autant. Mais Godard a une façon de parler qui peut-être
révélatrice de tout un tas de choses... Par exemple, dans
un entretien avec Wenders où ce dernier disait :dans un
film, il y a quand même une histoire avec un début, un milieu
et une fin... Godard a répondu : oui, mais pas forcément
dans cet ordre-là... Là, je trouve quil touche
une idée forte. Même si cest provocant. Je reviens à la
peinture; si je travaille en tant que peintre, je ne cherche pas à séduire.
Ce nest pas lobjet. Jai bien conscience que je peins
des tableaux qui sont impraticables dans un salon. Et je pense que si
lon regarde un grand nombre de toiles, mêmes académiques,
il y en a un certain nombre que lon a du mal à imaginer
dans un salon. Le Radeau de la Méduse par exemple.
Outre la taille du tableau, si on avait cette toile sous les yeux à longueur
de journée, ce serait invivable. Cela ne veut pas dire pour autant
que cette peinture est nulle et non avenue. Donc, la peinture décorative
- qui a beaucoup de succès, que lon trouve dans les galeries
etc - cest du joli. Je ne crois pas que je recherche le joli; et
je ne crois pas que la beauté ce soit du joli.
CK :
A propos du cinéma, jaimerais bien savoir quels sont les
films ou les cinéastes qui tont le plus marqué, touché...
DJ :
Une fois de plus, je me méfie de ce genre
de questions, parce que là, tout de suite, je vais penser à certains
films, ne serait-ce que parce que jai sous les yeux des affiches
de cinéma; cest des questions un peu piégeantes...
A linstant présent, je peux te dire quun film qui
ma enchanté, cest To Be or not to Be de
Lubitsch. Quest-ce que jai ri ! En revanche, jaime
tout autant les films de Tarkovski. Il a fait très peu de films,
mais je les trouve tous très impressionnants ! En dehors de la
beauté de ses fameux plans-séquences, je suis très
sensible à laspect spirituel de loeuvre de Tarkovski.
Cest en cela, encore une fois, que la création artistique
se situe dans la recherche des idées dans son intimité.
La nature est vivante, mais dans la reproduction elle ne vit plus...
Dailleurs, dans une certaine mesure, je pense que plus on va dans
son intimité, plus on touche à luniversel et plus
on a donc de chances dêtre compris. Ce combat pour la liberté,
il ne se gagne que dans ce que jappellerai, moi, une spiritulaité.
Sans y mettre de point de vue mystique. Une spiritualité qui est
parfaitement intégrable et gérable dans le temps, humaine
en un mot.
CK :
Pour tenter de définir lart - exercice périlleux
- (si jai bien compris, pour toi, cest une quête et
une lutte pour la liberté) - est-ce que tu serais daccord
avec cette définition - ou approche - qui consiste à dire
que larchitecture serait un modèle pour tous les autres
arts?
DJ :
Non, je ne crois pas. Parce que larchitecture
a des contraintes qui ne sont pas uniquement du domaine de lart.
Il ne suffit pas que ce soit un beau bâtiment, mais il faut aussi
quil soit habitable. Mais, si lon veut prendre larchitecture
dun point de vue symbolique ou philisophique - laspect projet
, laspect construction, - oui à ce moment-là, on
peut chercher dans larchitecture quelque chose qui relie tous les
arts. Pas seulement laspect artistique, mais le travail de la vie.
La pensée, et même la réalisation concrète
de certaines choses. Ce qui me semble important, cest que les hommes
aient des activités créatrices. Pas uniquement dans le
sens artistique du terme. Dans le côté artistique, il y
a peut-être quelque chose qui est de lordre de lacte
gratuit. Celui qui fabrique une maison, un meuble, il y a bien sûr
une forme de création artistique, mais fait-il vraiment de lart
? Je ne crois pas. Parce quil y a des idées utilitaires
derrière... alors que dans lart, il ny a pas didées
dordre utilitaire. Mais, je nirai pas jusquà dire
que lart ne sert à rien. En revanche, il ne sert pas dans
limmédiat à des besoins humains utilitaires. Et ceux
qui ont une vision utilitaire dans le domaine du cinéma ou de
la peinture, cest des commerçants.
CK :
Tout être humain est à priori créatif...
DJ :
...A le pouvoir de lêtre ! Parce que je pense aussi quil
y a pas mal de gens qui ont renoncé à la créativité.
A mon sens, sil ont renoncé à cela, ils ont renoncé à la
liberté. Je ferais le parallèle entre liberté, création
et beauté. La recherche de la beauté, de la créativité et
de la liberté, cest le même combat.
CK :
Lart va-t-il de pair avec ce que lon
pourrait appeler le savoir-faire suprême ?
DJ :
Le savoir-faire, cest plutôt de lordre
de la technique. Le bon technicien est celui pour lequel la technique
est tellement bien integrée quelle nest plus visible.
Dans le cas dun musicien, on lécoute et si lon
entend sa technique, eh bien, cest fichu... Il est néanmoins
très bon musicien, à cette différence quil
y a ceux que lon écoute et qui donnent limpression
que toute cette harmonie coule de source... Pour ce qui est du savoir-faire
suprême, je ne crois pas que ma problématique soit de rechercher
un savoir-faire...Je pense quil est important de pouvoir se dire
de temps en temps : bon, là, ce que je viens de faire, cest
un peu anecdotique, cest un peu faible; il faut tout casser, tout
réinventer. Jai mis du rouge, ben non, je remplace par du
jaune et à priori ce jaune nest pas du tout évident,
il va me provoquer des chosese terribles; il va jurer avec le bleu qui
est à côté; et pourtant, il faut prendre le risque
et se lancer. Parfois on se casse la figure; on a mis du jaune, on saperçoit
quon a vraiment tout foutu en lair; néanmoins, je
crois quil faut toujours prendre le risque. Même un comédien
qui a suivi toute sa vie une technique extraordinaire, il faut quil
se dise à un moment donné : eh bien, joublie ça
et je repars à zéro. La prise de risque est essentielle.
Car, si lon ne prend pas de risques, on ne fait que copier. Or,
cest la copie plus le risque qui fait le truc... Cest une
lutte constante contre lhabitude.
CK :
Et sil y avait un art de vivre, ce serait...
?
DJ :
La prise de risque. Il ne faut pas avoir peur de lexcès.
Je ne veux pas trop porter de jugements, mais ceux qui mènent
une vie en bas-relief, je regrette... ce ne sont pas les gens qui mintéressent
en général. Le peintre cest quelquun qui dit
des choses quil ne pourrait pas dire autrement. Si je pouvais les
dire autrement peut-être que je ne ferais plus de peinture... Il
y a des choses qui ne peuvent pas se communiquer par des mots... Mes
besoins artistiques viennent sans doute de là...
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