Interview Dominique Jalu
Peintre, Metteur en scène, Comédien
Lundi 21 juin 2004
Quinquagénaire flamboyant, le regard mi-clos sur des yeux perçants qui expriment une sorte de sourire permanent; parfait gentleman élégamment placide (il doit jouir d’une basse tension), Dominique Jalu me reçoit dans son bureau-atelier où un écran d’ordinateur fait face à un tableau en cours d’ébauche... Complémentaire ou conflictuel, cet accouplement est quelque peu insolite... N’insistons pas davantage sur ces descriptions qui ne manqueront pas de faire sourire l’intéressé et passons rapidement à l’entretien. Un entretien dense et passionnant, comme on pourra le vérifier en se donnant la peine de le lire...

Cinékosma :
Commençons par le commencement, histoire de situer un petit peu tes motivations artistiques, car si j’ai bien compris, toi, tu as à la base une sérieuse formation scientifique...


Dominique Jalu:
Oui, j’ai un parcours qui est plutôt complexe; donc, des études scientifiques. De maths. Mais, déjà, à l’époque, je faisais pas mal de musique; et de la peinture, ça, toujours. Et puis, après avoir été prof de maths, j’ai commencé à faire du théâtre et je me suis retrouvé musicien dans une troupe de théâtre dans les années 1970/75. Théâtre militant, théâtre politique, théâtre de soutien à des grèves et à des manifestations, des mouvements de contestation. Donc musicien, puis après, par la force des choses, comédien et metteur en scène. Puis, j’ai ensuite continué dans le théâtre en en faisant une activité lucrative. En tant que comédien ( intermittent du spectacle, comme on dit maintenant); j’ai travaillé ainsi dans le théâtre et les activités culturelles pendant quinze ans. J’ai abandonné le travail de prof de maths, parce que je n’arrivais plus a faire les deux. C’était trop compliqué.

Cinékosma :
Quinze ans. Donc, ça a bien marché, alors ?

Dominique Jalu:
Ca a bien marché, en changeant de troupes de théâtre, de lieux de travail... De fil en aiguille, je me suis retrouvé responsable de programmation de théâtre au CAC, Centre d’Action Culturelle de Corbeil. Et là , j’ai été appelé à m’occuper particulièrement du théâtre pour enfants; j’avais la responsabilité d’inviter des troupes de théâtre; en quelque sorte, j’étais passé de l’autre côté de la barrière. Et puis, il se trouve que j’ai été en contact avec des personnes qui m’ont proposé de travailler dans le cadre de l’association Emmaüs, à monter une chaîne de télévision de proximité sur un quartier, une cité HLM Emmaüs au Plessis-Trévise dans le Val-de-Marne. On faisait des émissions de proximité qu’on réalisait pour les gens et avec les gens de la cité; on faisait une heure d’émission par semaine. On difffusait ça par l’antenne collective de la cité. A la suite de cela, on a décidé à quelques-uns de créer notre boîte de production; on l’a donc montée et, pour vivre, on a commencé par faire du film institutionnel. Désormais, j’étais passé complètement du côté de la réalisation mais je continuais à faire de la musique et de la peinture.

CK :
Et dans l’ordre, ce serait plutôt la peinture qui primerait sur la musique... ?

DJ :
Les deux, je dirais. A cette époque-là surtout, car je composais beaucoup. La peinture a été pour moi une activité qui, depuis mon enfance, me prenait tous les trois mois ou tous les six mois comme un besoin irrépressible de faire quelque chose avec mes mains, de faire quelque chose de plastique. Donc j’en ai toujours fait. Et puis, j’ai eu l’occasion de rencontrer quelques peintres qui m’ont mis sur la voie ou qui m’ont influencé, et dont j’ai apprécié le travail. Notamment un peintre libanais, un Druze, Samir Khabbaje, qui est un homme que j’admire beaucoup. A la fin de la guerre du Liban, il est revenu vivre en France, et dans son atelier, il s’est mis à peindre énormément pour dépasser le traumatisme de la guerre. Je l’ai suivi et j’ai même fait un film sur lui ; j’ai suivi son travail pendant quelques années et je trouvais sa façon de travailler passionnante ! Pour moi, cela été une révélation. Je crois qu’il m’influence encore beaucoup, ce peintre Samir. Maintenant, il a plutôt évolué vers des organisations de manifestations éphémères, de performances comme on dit ; monter une exposition sur 500 M2, créer des objets, des éclairages pour le cadre de cette exposition qui dure de quinze jours à un mois, et après il détruit tout ; j’ai toujours trouvé ça admirable. Et sa façon de rentrer dans la peinture m’a beaucoup attiré ; la façon de se mettre dedans physiquement. Je crois que cette démarche a beaucoup influencé mon travail.
Par ailleurs, après cette expérience, j’ai fait de la production video ; je me suis mis dans le multimédia, l’informatique et l’ordinateur et je suis toujours, c’est mon activité officielle, infographiste. Donc, je fais des illustrations pour des sites web, des supports de logiciels et je travaille sur écran. De temps en temps, quand j’en ai un peu assez de travailler sur écran, sur du lisse, je quitte l’ordinateur pour me mettre sur une toile et me coltiner à la matière, me tacher les doigts. Là, donc, j’ai une envie terrible de chercher une façon de peindre, une façon de peindre rentre-dedans. Pas une façon de peindre où on prépare les choses, où on met de beaux coups de pinceau bien nets, mais plutôt un travail qu’on pourrait qualifier d’expressionniste.


CK :
Que ce soit la peinture, la musique, l’art dramatique, ou la mise en scène, est-ce que tu as une formation technique ou pas ?

DJ :
En musique oui, une formation classique, piano et guitare classique ; puis après, autodidacte. En théâtre, aucune formation, j’ai appris sur le tas ; et en peinture, non plus, aucune formation par l’école, mais autodidacte.

CK :
Tu m’as parlé un petit peu de tes influences et de ton style. Néanmoins, par rapport à la formation , quelle importance tu attaches à la technique proprement dite d’un art ? Est-ce que c’est quelque chose de fondamental pour toi.

DJ :
Non, je ne crois pas que ce soit fondamental. Je pense que la technique n’est pas quelque chose qui est donnée avant, mais quelque chose qui se construit pendant. Au fur et à mesure que l’on travaille, l’on se construit sa propre technique. Je ne pense pas qu’il existe une technique de peinture adaptée pour tous les peintres et tous les styles de peinture.

CK :
Même chose pour les autres arts ?


DJ :
Oui, peut-être moins pour la musique, parce que la musique oblige , quand on apprend un instrument, à faire des gammes, tandis que dans le domaine de la peinture, même s’il existe des gammes aussi, ce sont ses propres gammes que l’on se trouve. Quand je fais des séries,( j’aime bien travailler sur des séries), on peut voir ça comme une sorte de gamme. Chercher sur quinze toiles en même temps comment on peut trouver une technique, ce serait plutôt une méthode, une façon de voir, une démarche.

CK :
Sinon, tu m’as parlé de tes influences personnelles. D’une manière plus générale, quels sont parmi les grands peintres, ceux qui te touchent le plus, de qui tu te sens le plus proche, ceux que tu préfères en fait et qui auraient pu t’influencer ?

DJ :
Je ne sais pas si je peux parler comme ça. Il y a des toiles qui m’intéressent, des peintres en particulier... non. Je ne crois pas que j’ai là-dedans une suite logique. Je suis d’une façon générale intéressé par la peinture contemporaine; mais qu’est-ce que ça veut dire la peinture contemporaine quand on voit certaines oeuvres qui datent de la fin du XIXème siècle et qui pourraient être extrêmement avant-gardistes encore aujourd’hui. Donc, c’est plutôt des approches de peinture ; moi, j’ai toujours été plus intéressé par des peintres que j’appelle rentre-dedans que des peintres qui ont une espèce de distance par rapport à la toile. C’est particulièrement vrai pour les peintres figuratifs, d’avoir une distance comme ça, encore que je ne sais pas si on peut dire que Van Gogh soit complètement séparé de l’abstraction. Je pense qu’on trouve chez Gauguin et Van Gogh déjà des signes de l’abstraction, que d’ailleurs ils considéraient comme quelque chose d’important à cette époque-là. Je ne pense pas avoir une prédilection pour un peintre ou une école de peinture

CK :
Justement, il y a chez toi une espèce d’opposition entre le concret et l’abstrait, entre le figuratif et l’abstrait, d’où ça vient ça ; est-ce l’opposition de l’esprit scientifique à l’esprit artistique ?


DJ :
L’abstraction, ça peut être vu, être entendu au sens de s’abstraire de... ou abstraire de quelque chose. Dans ce sens-là, on peut penser que quand on voit un paysage, quelque chose de la nature, il y a moyen d’abstraire de ça des éléments qui t’intéressent et que tu vois, toi, et que d’autres peut-être ne voient pas. Le travail du peintre doit être considéré comme la possibilité de mettre certains aspect de la nature en exergue, et forcer le trait sur certaines autres choses. C’est une conception de l’abstraction, c’est la conception première, celle qu’on retrouve chez Gauguin et Van Vogh par exemple. Maintenant il ya une autre approche de l’abstraction qui est de construire quelque chose dans l’abstrait sans connexion avec la nature. C’est ces deux conceptions-là qui me travaillent en ce moment, les deux éléments sur lesquels je réfléchis. Est-ce que l’abstraction, c’est quelque chose qui est abstrait de la nature ou bien est-ce que l’abstraction est une réflexion conceptuelle que tu colles sur tes toiles ? Donc, ce conflit qu’on peut voir entre abstraction et figuratif, je le traduis plutôt comme un conflit entre deux façons de concevoir l’abstraction. Soit, l’abstraction abstraite de quelque chose, donc “tirée de”, soit une abstraction qui est un peu conceptuelle et qui vient se placer en surplus en quelque sorte. Mais je ne pense pas que l’abstraction s’oppose au figuratif. Et je crois que je n’ai pas envie de quitter le figuratif complètement, de dire c’est fini, je ne reprèsente plus rien de la nature; je ne pense pas que j’ai envie de travailler dans ce sens-là, parce que si je travaillais ainsi, je me priverais d’un certain nombre de moyens d’expression.

CK :
D’ailleurs, c’est quelque chose qu’il m’a semblé avoir vu dans tes tableaux, qui dans l’ensemble sont apparemment très abstraits, mais, lorsqu’on s’approche et qu’on s’attarde un peu, que l’on regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il y a plein de petits tabloïdes, de petites choses très figuratives, des morceaux de tableau qui sont extrêmement concrets en fait...

DJ :
Encore une fois, c’est le côté abstrait de la nature, ce sont des choses qui sont abstraites du réel; quand on regarde un nuage, une rue, une ville, une forêt, on peut y lire un nuage, une rue ou une forêt; ou bien, l’on peut également y voir, en attardant le regard, autre chose qui soit de l’ordre des signes. Pas forcément des signes-symboles, mais des signes plastiques... Or, quand même, dans le travail du peintre, il y a l’idée de passer à une surface qui est à deux dimensions... Donc, l’idée de faire du figuratif au sens de” je fais une photographie de” - même si cette photo est bien cadrée etc - cette idée m’est un peu étrangère... Mais, ça ne veut pas dire pour autant que ce sera non- figuratif. C’est pour ça que je me suis intéressé à la peinture du Moyen-Age. A cette époque-là, par exemple, la notion de perspective était complètement diffèrente, autre.
On va dessiner un personnage important en grand et l’on va dessiner un personnage moins important en petit; alors que le personnage petit est peut-être, du point de vue de la perspective photographique, devant le personnage représenté en grand. Donc, on donne de l’importance à certaines choses et on en donne moins à d’autres par des tailles différentes et on casse complètement la perspective. Et il n’empêche que c’est figuratif.

CK :
En un mot, ce qui ne t’intéresse pas trop, c’est la reproduction...

DJ :
Oui... La reproduction photographique ne m’intéresse pas.


CK :
Qu’est-ce-qui t’a amené à avoir cet énorme besoin d’expression artistique? Est-ce que c’est en opposition à ton côté rationnel...Une réaction par rapport à l’esprit scientifique... et aussi comment le rationnel et le créatif peuvent-ils se conjuguer ?

DJ :
D’abord, qu’est-qui me pousse... Je ne suis pas capable de définir fondamentalement ce besoin. Je ne peux tout simplement pas faire autrement. Pourquoi, je ne sais pas. Deuxièmement, est-ce que le rationnel et la création artistique s’opposent... je ne le pense pas du tout. Même si c’est courant de penser ainsi... Je crois même le contraire, bien souvent.

CK :
Tu en es un bon exemple...

DJ :
Il existe de grands exemples autres que le mien... Il est vrai que quand on peint, il y a d’une part le geste de rentrer dedans, dans la toile, puis d’autre part, il y a la réflexion, c’est-à-dire que si je peins dans la journée, le soir je continue à penser... La pensée sur la toile continue. Même si je ne l’ai plus sous les yeux. Donc, il y a aussi une réflexion sur ce que je fais et il m’arrive souvent de revenir le lendemain matin à mon atelier et de tout rayer, de tout effacer; de recommencer certaines choses, parce que du point de ma réflexion - donc il y a de la raison aussi là-dedans - ça ne me satisfait pas, ça ne me convient pas. Je retrouve souvent, justement, des tendances à retomber dans du figuratif anecdotique. Et ça, j’essaie de le gommer. De gommer l’anecdotique. Ou alors, il ne faut faire que de l’anecdotique et mettre tous les tableaux ensemble. A ce moment-là, il y a quelque chose qui se crée.

CK :
J’ai l’impression que dans tes tableaux, la structure n’est pas évidente; je voudrais te demander si tu considères qu’il faut au départ, avant d’attaquer un tableau, un schéma, un plan et aussi te demander ce que tu penses de ce que j’appellerais “la création préméditée”... Est-ce qu’il faut suivre un schéma ou pas, et comment tu procèdes?

DJ :
Je crois que dans l’ensemble je respecte un schéma. Cela ne veut pas dire que j’arrive à le suivre jusqu’au bout. Mais il y a un schéma, une idée, un projet. Il y a une dimension projet à chaque toile. Bien sûr, on peut avoir un projet et arriver à la fin en obtenant quelque chose qui est très éloigné de ce qui avait été envisagé au début. Je travaille comme ça. Il y a un projet, par exemple des lignes conductrices, une composition du tableau qui est pensée; puis, l’exécution et le recul, et, arrive un moment où l’on peut voir que des choses sont apparues et qui au départ n’avait pas du tout été envisagées. Et là, on rejoint l’exemple des nuages que l’on peut regarder en n’y voyant que des nuages ou bien que l’on peut regarder différemment et y voir d’autres images telles que des visages, des corps etc... A ce moment-là, c’est l’exécution qui va faire changer la vision des choses.

CK :
C’est ce que tu disais un peu l’autre jour en parlant de ta main : c’est ma main qui travaille...

DJ :
Cela dit, je ne veux pas non plus tomber dans l’excès inverse en disant, le cerveau ne fonctionne plus du tout, il n’y a plus de pensée ni de rationnel, c’est la main qui fait tout. Il y a aussi des choses qui sont de l’ordre du symbolisme, de la pensée symbolique, qui peuvent jouer un rôle... Mais je ne cherche pas à faire du symbolisme... J’ai quand même la préoccupation première de peindre; il ne s’agit pas de mettre du symbolisme partout ou de rendre une toile qui soit symbolique de quelque chose. Ce n’est pas ma démarche.Il y a d’abord la préoccupation de remplir un espace, l’espace de la toile avec des choses que tu ressens - qui peuvent être qualifiées de techniques - l’équilibre de couleurs, l’équilibre de construction, de balance entre la droite et la gauche, le haut et le bas; toutes choses propres à l’art pictural. Travailler comme je travaille fait qu’il m’arrive très souvent de procéder par séquences. Avec un problème d’équilibre général, d’où la nécessité d’avoir une idée de construction générale. Quand je dis séquence, je donne une dimension temporelle, comme au cinéma, au théâtre ou en littérature, mais là, il s’agit d’une dimension spatiale, ce qui est à peu près pareil.

CK :
Est-ce qu’il existe des influences entre les arts ? Notamment entre la musique et la peinture ? La musicalité, l’harmonie, est-ce très important pour toi, est-ce toujours présent dans ton esprit ? Est-ce que parfois tu t’inspires même de la musique pour réaliser un tableau ?


DJ :
Oui, la traduction de la musique en peinture est une vaste question. Disons que je sens assez bien un rapport entre les deux, en ce moment, au niveau de l’aspect répétitif, l’aspect rythmique; le côté répétitif, c’est que dans les toiles que j’ai fait, il y a une recherche de thème qui revient comme un leitmotiv, un motif pictural qui se répète. Les influences des autres arts comme le théâtre ou le cinéma, ne me semblent pas aussi évidentes. Néanmoins, il y a certaines idées qui viennent à l’esprit et qu’on peut trouver un peu partout; dans un journal, dans une exposition de peinture, dans la rue, dans les nuages...

CK :
Une parenthèse... Est-ce que tu considères que le comédien est un créateur mineur ?


DJ :
Non, pas du tout. Je pense que c’est quelqu’un d’absolument essentiel. Et en théâtre, j’aime bien qu’on s’appuie sur les comédiens. J’ai fait quelques mises en scène (au théâtre ou au cinéma) où j’ai toujours cherché à travailler en symbiose avec les comédiens qui t’apportent énormément. Tout comme en peinture où le pinceau et la main t’apportent beaucoup de choses que tu n’aurais peut-être pas vues en y réfléchissant simplement comme ça...

CK :
Est-ce que tu as comme on dit des “périodes” d’ordre stylistique ou bien tout simplement au niveau des matériaux que tu utilises...?

DJ :
Des périodes oui... Par rapport aux matériaux que j’utilise, surtout... Parce qu’il y a des contraintes; des contraintes d’espace, des contraintes de disponibilités, etc. Pour moi, en particulier, il y a un problème d’espace pour stocker toutes les peintures si je les laisse sur les châssis. Donc, j’ai tendance à peindre surtout sur toile ou sur papier. Cette contrainte influe sur la technique. J’aime beaucoup la peinture à l’huile, mais je peux difficilement la pratiquer parce que je n’ai pas d’espace pour faire sécher. Ainsi, je suis passé à l’acrylique un peu contraint et forcé. Si j’avais l’espace, c’est sûr que je peindrais davantage à l’huile. Mais le séchage dure deux mois...

CK :
La contrainte est-elle utile à la création artistique?


DJ :
Oui! Il y a même des contraintes que l’on s’impose. Artificiellement même quelquefois... L’idée de se dire je vais faire une peinture où je ne vais utiliser que du noir et blanc, c’est une contrainte que l’on s’impose. Ne serait-ce que le format tout simplement... Et même la composition qui peut être au départ purement géomètrique; un équilibre vaguement influencé par des notions sur le nombre d’or, par exemple, etc. Des balancements entre la droite et la courbe. C’est d’une certaine manière une contrainte qu’on s’impose. En fait, il n’y a pas de liberté sans contrainte. Pas de jeu sans règles du jeu. Donc, oui, je suis partisan de ça. Car c’est ainsi qu’on gagne la liberté. Le travail du peintre, tel que je le conçois, c’est une lutte pour la liberté.

CK :
Tu as commencé à exposer assez tardivement, pourquoi ? Et qu’est-ce qui t’amené finalement à exposer?

DJ :
Ce qui m’a amené à exposer, c’est les autres. Des gens de mon entourage qui m’ont poussé à présenter le travail que je fais. J’ai exposé très peu, oui. L’exposition actuelle, c’est la deuxième pour moi. Je me suis aperçu, même si je le savais d’avance, intellectuellement, que quand tu prépares une exposition, tu te mets aussi dans un autre état d’esprit, tu as besoin de travailler un peu sur une unité, tu te dois d’aller jusqu’au bout du projet de façon à ce que la toile soit bien présentable, ce que je ne fais pas tout le temps quand je peins. Et puis, il y a une autre raison à l’exposition, c’est que j’ai besoin de voir ce que j’ai fait; de voir les toiles les unes par rapport aux autres; dans un espace qui permet de les voir toutes ensemble; et même de voir certaines toiles à grande distance, puisque je travaille dans un espace où j’ai cinq mètres de recul. Il y a certaines toiles que je n’avais jamais vues de plus loin que ces cinq mètres. Je trouve qu’il y a une satisfaction pour moi d’exposer parce que je vois mon travail. Ce n’est pas seulement le montrer aux autres, mais me le montrer à moi-même aussi. Désormais, je me rends compte qu’une exposition, c’est une bonne étape pour repartir après et réfléchir à d’autres éléments qui n’apparaissent pas uniquement dans l’atelier.

CK :
Pour évoluer un peu dans notre entretien, on va essayer de rapprocher la peinture du cinéma. Question idiote, est-ce que le cinéma est aussi pour toi un art pictural ?

DJ :
Ben oui. Evidemment.

CK :
Quand tu vas voir un film, est-ce que tu es d’abord branché par l’esthétique... ?

DJ :
Ca dépend des films. J’ai un peu peur des classifications qui se feraient là-dessus... Des films peuvent être absolument passionnants, alors que l’esthétique de l’image n’est pas du tout soignée parce qu’ on n’avait pas les moyens, parce que ce n’était pas le but etc. Et ça n’enlève pas pour autant de valeur au film. D’autres films sont extraordinaires d’un point de vue pictural, et puis il y a quelquefois le mariage entre différentes choses. Les motivations pour faire un film de cinéma peuvent être diverses et si on va au cinéma en se disant je cherche l’esthétique, on risque de passer à côté de films absolument fondamentaux. Par exemple, le travail de Michael Moore est un travail documentaire où l’on ne cherche pas à faire du beau cadre, mais je trouve ses films très importants et passionnants. Par ailleurs, la démarche d’un Tarkovski qui réalise des images extraordinaires... c’est un autre travail, c’est autre chose; et j’apprécie les deux.

CK :
Tu ne vois donc pas le cinéma seulement d’un point de vue esthétique. Mais, est-ce que tu penses que l’art peut se passer de l’esthétique? Si l’on considère le cinéma comme un art et qu’il n’y a pas d’esthétique, il y a là comme un problème, non?

DJ :
Je crois que la beauté, ce n’est pas quelque chose qui existe en soi. Un objet beau, pour moi, ça n’existe pas. C’est le regard de l’homme - des hommes - qui apporte la beauté. C’est comme la théorie de Goethe, quand il parle de la lumière et des couleurs; il dit : c’est le regard qui transmet la lumière. Bon, scientifiquement, on sait que c’est faux; la lumière est donnée par le soleil, le jeu des ombres, etc. Mais dans l’esprit de Goethe, c’est le regard qui met la lumière sur les choses. La lumière part de l’oeil et va à l’objet. Alors, pour la lumière, on sait que c’est faux; mais pour la beauté, moi, je crois qu’ elle n’est pas dans l’objet en tant que tel mais dans le regard, dans l’oeil de la personne. Du point de vue cinéma, je crois que c’est pareil que pour la peinture. Du point de vue de l’artiste qui fabrique aussi. Celui qui fabrique un film, même documentaire, c’est lui qui va apporter la beauté. Il l’apportera dans sa passion à faire le film, même s’il a des images qui sont pourries, parce qu’ il jugera important de passer telle séquence, tel plan, alors que l’image est floue; il va par sa passion créer la beauté. Après, aux spectateurs de saisir cela... et d’avoir en tant que spectateur un regard qui en lui-même apporte de la beauté.

CK :
Est-ce que toutefois tu vas jusqu’à penser - comme Godard, pour ne pas le nommer - que ce qui prime c’est le regard du spectateur; il y a tout de même d’abord le regard de l’auteur...

DJ :
Ben, il y a le regard de l’auteur, c’est à dire que, je ne pense pas que l’on puisse être un auteur - un peintre, un cinéaste etc - en travaillant dans l’idéé : “je vais faire du laid”. Je ne vois pas comment ce serait possible. Je pense que celui qui crée, il le fait sur la base d’un amour ou d’une passion. Il y met quelque chose que l’on peut qualifier de beau. Quant au spectateur, il n’a pas forcément la passion du sujet au début. Mais il va pouvoir y mettre des choses qui viennent de lui. J’accepte donc volontiers l’idée de Godard, mais je ne peux pas non plus faire, créer une oeuvre avec la volonté de satisfaire le regard de l’autre. Parce que dans le regard des autres, il y a des regards qui m’intèressent et d’autres... moins. Je fais donc une sélection, quand je peins. Si je peins pour satisfaire un regard, je risque de tomber dans une peinture complètement anecdotique, une peinture façon la place du Tertre à Montmartre; ou façon peinture décorative qui fera bien au-dessus d’une cheminée ou d’un buffet. Je ne crois pas du tout que je peins dans cet esprit-là. Mais il y a des regards qui m’intéressent, bien sûr.

CK :
L’idéal serait peut-être de toucher les autres tout en restant soi-même; une rencontre qui a lieu ou n’a pas lieu...

DJ :
Oui. On peut dire ça comme ça...

CK :
Pour prendre un exemple précis, Godard nous dit : “tenez je vais vous faire voir un plan de “Full Metal Jacket” de Kubrick où l’auteur nous montre en gros plan le pied d’un soldat qui reçoit une balle avec le sang qui gicle en nous obligeant à regarder - en orientant excessivement notre regard - ; alors qu’à côté, voilà le plan d’un cinéaste phillippin où il y a 47 personnages et qui donc vous laisse le choix...” Que penses-tu de cet exemple?

DJ :
C’est toujours le côté un peu provocant de Godard. A travers sa provocation, il exprime aussi des idées; donc, il ne faut peut-être pas le lire au premier degré. Dire qu’un gros plan impose quelque chose alors qu’un plan large ne l’impose pas, déjà en tant que telle, l’affirmation peut être contestée... Le plan large impose peut-être tout autant. Mais Godard a une façon de parler qui peut-être révélatrice de tout un tas de choses... Par exemple, dans un entretien avec Wenders où ce dernier disait :”dans un film, il y a quand même une histoire avec un début, un milieu et une fin...” Godard a répondu : “oui, mais pas forcément dans cet ordre-là...” Là, je trouve qu’il touche une idée forte. Même si c’est provocant. Je reviens à la peinture; si je travaille en tant que peintre, je ne cherche pas à séduire. Ce n’est pas l’objet. J’ai bien conscience que je peins des tableaux qui sont impraticables dans un salon. Et je pense que si l’on regarde un grand nombre de toiles, mêmes académiques, il y en a un certain nombre que l’on a du mal à imaginer dans un salon. “Le Radeau de la Méduse” par exemple. Outre la taille du tableau, si on avait cette toile sous les yeux à longueur de journée, ce serait invivable. Cela ne veut pas dire pour autant que cette peinture est nulle et non avenue. Donc, la peinture décorative - qui a beaucoup de succès, que l’on trouve dans les galeries etc - c’est du joli. Je ne crois pas que je recherche le joli; et je ne crois pas que la beauté ce soit du joli.

CK :
A propos du cinéma, j’aimerais bien savoir quels sont les films ou les cinéastes qui t’ont le plus marqué, touché...

DJ :
Une fois de plus, je me méfie de ce genre de questions, parce que là, tout de suite, je vais penser à certains films, ne serait-ce que parce que j’ai sous les yeux des affiches de cinéma; c’est des questions un peu piégeantes... A l’instant présent, je peux te dire qu’un film qui m’a enchanté, c’est “To Be or not to Be” de Lubitsch. Qu’est-ce que j’ai ri ! En revanche, j’aime tout autant les films de Tarkovski. Il a fait très peu de films, mais je les trouve tous très impressionnants ! En dehors de la beauté de ses fameux plans-séquences, je suis très sensible à l’aspect spirituel de l’oeuvre de Tarkovski. C’est en cela, encore une fois, que la création artistique se situe dans la recherche des idées dans son intimité. La nature est vivante, mais dans la reproduction elle ne vit plus... D’ailleurs, dans une certaine mesure, je pense que plus on va dans son intimité, plus on touche à l’universel et plus on a donc de chances d’être compris. Ce combat pour la liberté, il ne se gagne que dans ce que j’appellerai, moi, une spiritulaité. Sans y mettre de point de vue mystique. Une spiritualité qui est parfaitement intégrable et gérable dans le temps, humaine en un mot.

CK :
Pour tenter de définir l’art - exercice périlleux - (si j’ai bien compris, pour toi, c’est une quête et une lutte pour la liberté) - est-ce que tu serais d’accord avec cette définition - ou approche - qui consiste à dire que l’architecture serait un modèle pour tous les autres arts?

DJ :
Non, je ne crois pas. Parce que l’architecture a des contraintes qui ne sont pas uniquement du domaine de l’art. Il ne suffit pas que ce soit un beau bâtiment, mais il faut aussi qu’il soit habitable. Mais, si l’on veut prendre l’architecture d’un point de vue symbolique ou philisophique - l’aspect projet , l’aspect construction, - oui à ce moment-là, on peut chercher dans l’architecture quelque chose qui relie tous les arts. Pas seulement l’aspect artistique, mais le travail de la vie. La pensée, et même la réalisation concrète de certaines choses. Ce qui me semble important, c’est que les hommes aient des activités créatrices. Pas uniquement dans le sens artistique du terme. Dans le côté artistique, il y a peut-être quelque chose qui est de l’ordre de l’acte gratuit. Celui qui fabrique une maison, un meuble, il y a bien sûr une forme de création artistique, mais fait-il vraiment de l’art ? Je ne crois pas. Parce qu’il y a des idées utilitaires derrière... alors que dans l’art, il n’y a pas d’idées d’ordre utilitaire. Mais, je n’irai pas jusqu’à dire que l’art ne sert à rien. En revanche, il ne sert pas dans l’immédiat à des besoins humains utilitaires. Et ceux qui ont une vision utilitaire dans le domaine du cinéma ou de la peinture, c’est des commerçants.

CK :
Tout être humain est à priori créatif...


DJ :
...A le pouvoir de l’être ! Parce que je pense aussi qu’il y a pas mal de gens qui ont renoncé à la créativité. A mon sens, s’il ont renoncé à cela, ils ont renoncé à la liberté. Je ferais le parallèle entre liberté, création et beauté. La recherche de la beauté, de la créativité et de la liberté, c’est le même combat.

CK :
L’art va-t-il de pair avec ce que l’on pourrait appeler le savoir-faire suprême ?

DJ :
Le savoir-faire, c’est plutôt de l’ordre de la technique. Le bon technicien est celui pour lequel la technique est tellement bien integrée qu’elle n’est plus visible. Dans le cas d’un musicien, on l’écoute et si l’on entend sa technique, eh bien, c’est fichu... Il est néanmoins très bon musicien, à cette différence qu’il y a ceux que l’on écoute et qui donnent l’impression que toute cette harmonie coule de source... Pour ce qui est du savoir-faire suprême, je ne crois pas que ma problématique soit de rechercher un savoir-faire...Je pense qu’il est important de pouvoir se dire de temps en temps : bon, là, ce que je viens de faire, c’est un peu anecdotique, c’est un peu faible; il faut tout casser, tout réinventer. J’ai mis du rouge, ben non, je remplace par du jaune et à priori ce jaune n’est pas du tout évident, il va me provoquer des chosese terribles; il va jurer avec le bleu qui est à côté; et pourtant, il faut prendre le risque et se lancer. Parfois on se casse la figure; on a mis du jaune, on s’aperçoit qu’on a vraiment tout foutu en l’air; néanmoins, je crois qu’il faut toujours prendre le risque. Même un comédien qui a suivi toute sa vie une technique extraordinaire, il faut qu’il se dise à un moment donné : eh bien, j’oublie ça et je repars à zéro. La prise de risque est essentielle. Car, si l’on ne prend pas de risques, on ne fait que copier. Or, c’est la copie plus le risque qui fait le truc... C’est une lutte constante contre l’habitude.

CK :
Et s’il y avait un art de vivre, ce serait... ?

DJ :
La prise de risque. Il ne faut pas avoir peur de l’excès. Je ne veux pas trop porter de jugements, mais ceux qui mènent une vie en bas-relief, je regrette... ce ne sont pas les gens qui m’intéressent en général. Le peintre c’est quelqu’un qui dit des choses qu’il ne pourrait pas dire autrement. Si je pouvais les dire autrement peut-être que je ne ferais plus de peinture... Il y a des choses qui ne peuvent pas se communiquer par des mots... Mes besoins artistiques viennent sans doute de là...

A treize heures, pour m’inviter à passer à table, Dominique Jalu n’eut point besoin de me le dire en peinture... Quelques mots suffirent, j’étais affamé. Nous nous amusâmes à refaire le monde en déjeunant. Echanges agréablement prosaïques... Le repos de l’artiste, quoi...


(Propos recueillis par Mézigue et Moi-Même).

Les Expos 1 & 2

Les tableaux


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