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Un flocon de neige a réveillé
mon œil gauche. J’avais la main divinement posée
sur le goulot de la misérable bouteille de whisky.
J’étais en train de nager dans un après-midi
aussi ordinaire que les nuages qui le couvraient. Le seul
détail extraordinaire, c’est que nous étions
le 25 décembre.J’avais failli l’oublier,
c’est le microscopique flocon qui me l’a rappelé.
J’ai donc pleuré de l’oeil gauche involontairement...
J’ai repris mon verre vide, je l’ai rempli. Le
breuvage me brûla la gorge et la poitrine, le cœur
et me monta bien sûr au cerveau.
C’est alors que débuta une histoire qui, comme
le dit si bien mon pote Jackson Browne, vient de si loin que
l’on ne sait même pas si elle est vraie...
J’ai d’abord, comme chaque fois que je commence
à être grisé par la gnôle, fait
une gentille petite crise de “téléphonite”...
Je m’appelle Noël et je m’emmerde... Et mon
prénom me fait chier par-dessus le marché...
surtout un 25 décembre... Alors, je compose des numéros
au hasard... histoire de jacter éventuellement avec
somebody...
Seulement, le hic c’est que la plupart du temps, les
gens prennent ça pour une blague. Voici un exemple
:
- Allô
- Oui ?
- Je ne vous connais pas, mais j’ai envie de jacter
un peu...
- Qui êtes-vous ?
- Noël.
- Bon, va te faire mettre par un renne, connard. Autre chose
à foutre !
Et clac !
Deuxième essai :
- Allô, oui, tzétéra... Va donc te faire
sauter, ivrogne !
C’est fou ce que le commun des mortels à comme
imagination ! Parce que même si j’essaie dix fois,
la réponse est idem ! Alors, pour ne pas finir par
avoir le cul en sang, eh bien j’arrête ! Enfin,
j’arrête d’être sympa et je m’empare
du bottin et l’ouvre à la liste des Pabot...
C’est dingue, ce qu’il y a comme Pabot ! Des pages
et des pages...!
Alors là, si je me fais insulter, au moins je sais
pourquoi.
- Allô l’affreux, c’est Noël à
l’appareil !
- C’est ça ! Et si t’allais te faire zigouiller
l’anus par l’âne de la crèche, connard
!
Comme ça, au moins, je me marre un peu la gueule...!
Mais les “meilleures” choses ayant une fin, et
la nuit précoce en cette saison s’abattant brusquement
sur mon moral... je recommençais à me faire
chier comme un malade... Depuis que je vis seul - et j’ai
toujours préféré vivre seul - la fête
de Noël est un vrai calvaire pour moi ! J’ai bien
des copains évidemment, mais j’étais pas
encore assez mûr pour aller faire la tournée
des alcoolos...
Alors, je décidai soudain de démarrer l’histoire
peut-être pas vraie de mon pote Jackson...
Un dernier coup de bigophone... comme ça, à
l’intuition... à mes risques et périls...
Une voix de dame âgée me répondit... Quand
je lui dis mon nom, elle s’inquièta :
- Le Père Noël ?
- Non, pas vraiment. Je m’appelle comme ça, c’est
tout.
- Ah, j’aime mieux ça !
- Je me prénomme ainsi parce que... aujourd’hui,
c’est mon anniversaire.
Elle semblait avoir dans les quatre-vingts noëls... mais
sa voix était encore claire et nette et sacrément
rajeunie par son éclat de rire à mon annonce.
- Comment vous avez eu mon numéro ?
- Je ne l’ai jamais eu, j’appelle au hasard.
- Eh bien, c’est sympa tout plein de téléphoner
à l’improviste !
- Oui, vous comprenez, je m’emmerde à mourir
et...
- Vous aussi ?
- Ah bon. Pourquoi ? Vous êtes seule...
- J’ai passé depuis longtemps lâge de danser
le tango.
- Parce qu’avant, vous aimiez ça...?
- Oui, à l’époque où j’étais
jeune et bébête...
- Moi, je n’ai jamais été jeune et con...
heu, pardonnez mon langage... (V’là que je devenais
poli !)
- Ne vous excusez pas, j’ai toujours eu en horreur les
langues châtrées ! En revanche, vous avez tort
!
- Tort ?
- De ne pas être jeune et con.
- Oh, maintenant, c’est trop tard...
- Jamais trop tard, jamais !
- En tous cas, un jour de Noël, c’est trop me demander.
- Qui vous parle de ça ?
- Les autres jours... non plus.
- Quelle est donc votre croix ?
- Ah, ne me parlez pas de croix, s’il vous plaît...!
- Pourquoi ?
- J’en supporte déjà assez comme ça
! Vous savez comment je m’appelle? En entier, je veux
dire...
- Non.
- Noël Jésus Lazare.
- Pardon ???
- J’avais une mère bigote et un père farceur
!
- Ha, ha, ha, hi, hi, haouh, hé, ho, ha !!! (N’avait
plus de cesse de se marrer l’ancienne !)
- Eh bien, vous n’avez pas fini de rire !
- Qu’y a-t-il encore ?
- Vous n’êtes pas cardiaque...?
- Crains rien de côté-là !
- Mon nom de famille... c’est Delacroix !
Alors là, j’ai tout de même cru qu’elle
allait défaillir ! Après avoir récupéré
son souffle, elle reprit :
- Moi, mes parents, ça risquait rien de ce côté-là
! Ils étaient communistes fervents dans un pays loin
là-bas...
- Vous avez eu de la veine !
- Globalement...
Un silence poussé péniblement par un vieil ange
commença soudain à s’installer...
Alors, je le rompis comme je pus :
- Ça manque quand même de neige... pour un Noël...
C’est le seul truc que j’ai toujours aimé
à Noël...
- Moi, je n’aime plus la neige... depuis que j’ai
marché pieds nus dedans...
- Merde, c’est dur ça...
- Oui, mais j’ai eu plein de joie dans ma vie, jeune
homme... D’abord, j’ai toujours ri, terriblement
ri même les jours sans pain... Et puis, j’ai eu
la chance de saigner du cœur parce qu’un jour j’ai
vu des yeux de diamant... des yeux de diamant de la plus belle
eau...!
Je la sentais qui fatiguait l’ancienne... Pourtant,
elle reprit :
- Je peux vous demander une faveur, jeune homme...?
- Aucun problème !
- Voudriez-vous me faire le plaisir de devenir... mon Noël...
Mais rien que le mien !
Sa question a failli me dessaouler !!!
- Non ?
- Bien sûr, évidemment, avec joie...!
Nouveau silence... La sentant cette fois franchement lasse,
je lui adressai un “Alors, à l’année
prochaine !”
- Si je suis encore de ce monde...
- Qu’à cela ne tienne, nous nous reverrons alors
dans l’autre...!
Et nous raccrochâmes de concert.
Sans plus réfléchir, je partis machinalement
rejoindre mon pote Lucifer afin de nous bourrer la gueule,
histoire d’oublier la nouvelle année qui allait
nous tomber sur le coin de la tronche.
Alexandre Strak
By Day, in Boulogne
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