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I - Le plus facile c’est de crier. Je me suis laissé aller à cette facilité. Je hurlais dans mon plumard tout blanc. On me piquait de partout pour me calmer, pour me nourrir, pour me faire peur. Je faisais des bonds d’animal sauvage, la sueur partout, le feu au cerveau, pas de larmes, de l’urine et de la sueur, c’est tout. Les infirmières gagnaient durement leur vie avec moi. Je leur envoyais tout ce que je pouvais à la gueule. Au mieux, une insulte. Je rêvais plus parce qu’il me semblait que je ne dormais jamais. Les yeux ouverts ou fermés, je voyais que du blanc partout. Les narines bouchées ou pas, ça sentait tout le temps l’hôpital. Excès de propreté, tout semblait aseptisé, jusqu’à ma merde. Parfois, je dégueulais. Crier, c’est le plus facile, disais-je. Oui. Le soir, à force de tranquillisants, je chuchotais dans le creux de l’oreille de l’infirmière. Je lui racontais ma vie. De l’enfance jusqu’à la mort. Elle comprenait pas grand-chose. On leur apprend pas ça à l’école, à comprendre. Elles subissent déjà assez comme ça leur métier, tu me diras. Mais j’avais peur, alors, je leur cassais les tympans, le jour, et, la nuit je les enveloppais dans mon haleine fétide d’alcoolo raté en leur étalant ma misère. Mais, contre ça, elles étaient vaccinées. Leur misère, elles la pissaient, chaque soir, après le boulot, comme toi tu bois un demi pour décompresser.
II - Je savais pas d’où elle venait sa jambe en moins. Je connaissais pas sa vie. Je connais pas forcément grand-chose à la vie, en général. J’ai cette impression, du moins. Un jour, je me suis perdu, et, depuis, j’ai cette impression. Un jour, tout est devenu gluant. Pendant longtemps j’ai cru que c’étaient mes verres de lunettes qui étaient opaques, puis, j’ai compris que j’étais entré dans la jungle. Elle tournait dans la cour intérieure de l’immeuble que j’habitais. Juste en face de ma fenêtre aux volets toujours fermés, le rez-de-chaussée ça rend parano, elle béquillait dès qu’elle en avait le loisir, toute seule, ses parents absents, pris par le travail, son petit frère, le nouveau-né, au chenil pour mômes. Elle était sombre et muette, je ne l’ai entendue chanter qu’une seule fois. Elle était assise dans un tas de feuilles mortes, un mois de septembre, et fredonnait un air incompréhensible, pendant qu’un chat d’égout la regardait, la tête noblement posée sur ses pattes de devant. Un travailleur basané et un peu fou réparait son marteau piqueur. Ce fut pendant cette trêve que j’entendis, à travers mes volets clos et très gris, pour la première fois, sa voix d’enfant de six ans, chevrotante, un peu douce, mais presque rauque - on aurait dit, par moments, qu’un vieillard agonisant s’était caché sous sa peau - une voix assez unique, en somme. Un jour, où je pleurais, j’ai vu son père lui parler, de loin, depuis sa fenêtre, dans l’encoignure des volets. Il voulait la gronder mais il y arrivait pas. Forcément. C’était de sa faute tout ça. C’est, en tout cas, ce que disait le voisinage.
III - “- Un jour, je suis né, trois ans après ma frangine, avec une bite en plus par rapport à elle. Depuis que je suis sorti, j’ai pas arrêté de grandir et de grossir, pendant que le soleil, régulièrement, me chauffait la face ou le derrière, suivant la position. La lune, un peu plus variable, m’impressionnait parfois, quand elle était au bord de disparaître. Quand il restait plus que le dernier fil du croissant. J’ai appris “papa-maman”, j’ai appris à marcher, puis à manger tout seul, puis à jouer sans tout casser, à roter en dehors des repas - parce qu’à table, c’était mal vu - à siffler, le chemin de l’école, à lire et à écrire, à dire “bonjour, madame”, et aussi, en marge de tout cela, j’ai appris les insultes. Le diable, que voulez-vous. Tout noir, avec sa queue immonde et poilue, il m’a poussé dans la fange afin que je me rende compte qu’elle existait. J’ai grandi, grandi, grandi, grandi, et voilà. Voilà le résultat. Maintenant, j’ai les pieds qui dépassent du lit !” La grosse vieille infirmière - Mathilde - une noire, d’une gentillesse inconcevable, montra les dents, ses lèvres épaisses fendues par un sourire amical et tellement sympa. “- Tu te prends pour ma maman, toi !” je lui dis, presque agressif. “- Allez, bonne nuit, M. Schatranovix, demain, vous me raconterez la suite, hein ? J’ai plus le temps, et puis, je suis fatiguée. S’il y a un problème, vous sonnez, Melle Corinne est là toute la nuit.” Mademoiselle Corinne. Tu pouvais toujours sonner avec celle-là. Après un bon gros sédatif, une étoile me cogna la cervelle et je m’assoupis.
IV - La fin d’année approchait dangereusement. Je voyais le bord de falaise de plus en plus distinctement, au fil des jours noirs de novembre-décembre. Deux-trois fêtes avant de sombrer, et après, tu rebondis et tu te retrouves en janvier. Tous mes voeux de bonheur, pauvre mortel boiteux ! Y en a qui se consolent en se disant que ça en fait toujours une de plus qu’ils ont tuée. On a deux jambes, deux bras, deux couilles avec de la chance, une gueule, deux yeux, un nez, un tas de poils et soixante-dix ans. Chaque année que tu tues, c’est une partie de ta sale gueule, connard, qui s’en va à jamais ! Va dire ça à un optimiste ! Dans ma famille, chez moi, on préparait les fêtes comme tout un chacun. Des gâteaux, de la viande, de l’alcool. Fumets bandants, promesses de joie, gâteries débiles, consolations... Y avait dans ma cour, à travers les volets toujours fermés, autre chose qui se passait. Un morceau de tragédie pure et simple qui déambulait comme un paralytique en train de se rééduquer, mais sans aucun espoir, c’était d’autant plus beau, vu que c’était condamné à rien, hein, dis-moi ? De noir, y avait que la nuit, le reste s’efforçait de briller à tout prix. Père et mère qu’on tuerait pour que la fête fonctionne. Qu’on le prouve finalement, ne serait-ce qu’en décembre, au bord du précipice, ce putain d’amour, ce dégueulis, qu’il faut pas laisser gicler n’importe comment !
V - Et voilà que je rêve pour une fois. J’arrive pas à le croire. Je me pince. Oui, je rêve. Je vois tout en beau. Le soleil dégouline, tellement il est sympa, sur les feuilles jaunes pour les raviver. La lune brille aussi fort que le soleil. La nuit n’existe plus. Le jour a fait un coup d’état. Des foules d’anges gentiment furibonds entourent chaque rayon diurne en dansant et en glapissant des paroles saintes. Lucifer transpire, soupire, puis fond et disparaît. La mer est immense et bleue comme toujours, mais, un peu plus que d’habitude. Des fleurs poussent de partout. J’en ai des bouquets plein les bras, soudain. Une jeune et jolie femme me fait un grand sourire, me dégueule à la face un gros tas de bonheur, je jouis, tombe à genoux : c’est une fille. Nous l’appellerons Marguerite. Un nom de fleur, bien sûr. Dieu me caresse de sa grosse main. Les anges, un peu jaloux, viennent me toucher puis crient : “Oh, yaha, oh, yaha, oh, yaha ! Un nouvel élu est né... Un nouvel élu est né !” Je m’éveille en pataugeant dans la boue blanche. Je regrette mon rêve. Puis, quelques instants plus tard, me surprends à prier. Je voudrais tant en rencontrer un, d’ange. Un vrai. Pour une fois. Par pitié, Seigneur. Je m’ennuie tellement. Par pitié. Juste un dialogue. Le jour se lève, pendant ce temps-là.
VI - Je cale le “Mauser” dans ma ceinture. Les gâteaux fument. Les gens mangent. Ça postillonne de partout. Les apéros, les vins, les digestifs, circulent de bouteille en verre et tout le monde est content. On se dit des choses. On s’ouvre. “Tu sais que tu me dois toujours dix sacs, toi !” “Merde, c’est vrai.” Mais, c’est pas grave, tu parles, je blaguais !” “Non, non, tu fais bien de me le rappeler.” On parle. “Je m’appelle Marguerite.” “Joli nom.” On ose. “Ça fait un an que j’ai envie de vous... rencontrer !” J’ai le vomis aux lèvres, je ne sais pourquoi. Et soudain, mon cerveau saoul s’emballe. De la cour, j’entends des pas de béquilles. Je dis rien à personne, je prends une petite assiette, coupe une tranche de gâteau, et, en un bond, je suis dans la cour. Les parents de la petite, sans doute ivres-morts encore plus que de coutume, n’ont pas dû attacher d’importance au fait qu’elle soit sortie toute seule, comme une grande, à faire sa promenade dans la cour - ou alors ils s’en foutent, ou bien, ils font semblant. Je m’approche d’elle. Elle cesse de boiter. Six ans. Six ans de malheur. Il paraît que c’est un accident de la circulation. Un drame de l’alcoolisme.Son père bourré qu’est rentré dans un camion. Elle était dans la voiture. Elle a vendu sa jambe au diable pour avoir le droit de rester en vie. C’est ce qu’on raconte. Elle est jolie. Mignonne comme un coeur. Pas comme le coeur qu’on voit dans les encyclopédies. Comme celui qu’on imagine.
VII - J’ai étouffé une larme d’un coup de poing dans l’oeil gauche et j’ai vomi. L’ange est apparu. Je souffrais mille maux encore à cause de mon renvoi infect et lui souriais. Il était blond, les yeux bleus, les ailes à peine perceptibles, mais là - un ange quoi. J’ai failli éclater de rire tant j’étais merveilleusement surpris. Il disait rien, il était de pierre, tout blanc, presque transparent, mais lumineux, comme une projection de film; indifférent quelque peu aussi - c’est ça qui me gênait. Ou alors j’y comprenais rien. Je lui dis : “Bonjour, ange.” Il répond pas, ce con. “Est-ce Dieu qui m’a entendu ou bien es-tu là par hasard ?” Il répond toujours pas. “Tu sais, j’ai demandé un ange pour dialoguer avec lui, pas pour faire des confidences à quatre sous, comme avec les infirmières.” Il se gratte le nez sans rien dire. “T’es une vision ou t’existes ?” Rien, pas de réaction. “Pourquoi t’es venu? Pour m’entendre ?” Rien. “Alors, je vais te dire, je suis malade, de toi, de ton Dieu, de tes semblables, vous me faites vomir !” Rien. “T’es venu pourquoi, pour m’agacer, c’est tout ?” Il est beau, mais il bronche pas. “T’es venu pour entendre trois voeux, c’est ça ?” Le néant. “Alors, premier voeu, j’ai jamais rien demandé à personne, deuxième, toi et ton Dieu, vous n’existez pas - ça vaut mieux comme ça, hein ? - troisième, tu te tires !” “Bip !” fit l’ange avant de disparaître. Merde, dans quel sein vais-je pleurer, maintenant ?
VIII - Je lui ai tendu l’assiette. Elle n’a pas eu le moindre sourire. Je lui ai dit : “Bouffe, c’est du gâteau, c’est fête cette nuit !” Elle a pas ouvert la bouche. Je suis resté le corps ballant, bête. Après un temps : “Comment tu t’appelles ?” Elle répond pas, évidemment. La question est trop conne. “Tu...” allai-je dire une nouvelle ineptie, quand elle lâcha ses béquilles. Elle resta debout. Cruellement debout. Et la lune lui balançait, juste sur le bout du pif, un éclair blafard, maladif, horrible, dégueulasse. J’optai, soudain, pour une forme de cynisme. Elle tenait toujours debout. “Tu veux une clope ?” Le néant. Je ris. Elle se gratta le nez, éructa, grogna et cracha par terre - tout ça sur une jambe, bordel ! Là, y a eu un vide, là, j’ai compris. J’ai sorti mon “Mauser”, je lui ai ouvert la bouche et j’ai introduit le canon dedans. J’ai hésité avant d’appuyer. Elle m’a dit, juste avant la détonation : “De toute façon, je suis un ange !”J’ai dû lui éclater le cerveau car du gris gicla de sa tête et alla se confondre avec un peu de boue. Elle est quand même tombée. Le chien de la concierge est venu ramasser le gâteau. J’ai faibli des genoux. Mais, j’ai attendu. Des lumières partout, mais aucune réaction. Ils avaient donc tous les oreilles bouchées. Deux petits immeubles m’encadraient dans cette cour intérieure, et personne ne bronchait. Le coup de feu avait été réel, et, la tache de sang, n’en parlons pas. J’ai soudain réalisé. Et j’ai fui en entendant le coup de feu me poursuivre.
IX - En hurlant. Comme dans mon lit tout blanc. “Je vous hais”, j’ai crié, je ne sais pas à qui. “Je hais le ciel, la terre, les nuages et tous les dieux qui ont permis qu’on existe !!!” Je hurle, je dégueule. Des ombres se dessinent de-ci de-là. Je vais vers les poubelles, j’y jette mon “Mauser”, je tombe, je me relève, tout va mal, j’ai la tête à la place du cul, les genoux qui me bouchent la vue, le foie qui transpire, je pleure des oreilles, je vomis des yeux, les mollets en marmelade, je me disloque, je me transforme en haillons. J’ai plus rien d’un humain, mon sourire, c’est juste une crampe, mes ongles me quittent, on me couche, je me disperse, une cuisse par-ci, un oeil par-là, je meurs, je renais, je meurs, je renais... et je dégueule dans du blanc...
Quelques semaines plus tard, j’ai dit adieu à Mathilde.
Personne n’avait compris mon geste.
Je suis sorti de l’hôpital, blanc - forcément - comme neige.
L’ange était mort.
X - Une seringue de vingt kilos dans la fesse gauche, le front exposé au ciel, je maudis fort tout ce que je sais. Personne ne m’entend. Le soleil se couche, il n’y a plus d’espoir. Je parle tout seul, les gens n’y font même plus attention, des tarés, y en a plein les rues. Je siffle, je chante. Je m’asseois. Je sors ma flasque de whisky. Je trinque avec le soleil, juste avant qu’il se tire. Un nuage égaré s’écoule sur ma gueule. Juste quelques gouttes de pluie pour me rafraîchir, et, à un mètre de moi, le beau fixe bleu et tout le bordel. Couche-toi soleil, dors, je veillerai pour toi, j’ai de quoi boire. Et, à demain matin. Tchin. Y avait de la beauté dans l’air avec ces quelques gouttes et cette galette orange. Une vraie petite fête. Une tranche de fête, mon petit soleil, putain de bordel de merde ! Maman.
09.01.88 / Boulogne
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