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LE RAT EST MORT, VIVE LE RAT !
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Je sirotais béatement mon glass de scotch, affalé dans mon bon vieux fauteuil au cuir déchiqueté, les yeux fermés et la face exposée au soleil d’une ampoule de 40 watts - béat, mon pote, béat j’étais. Ou plutôt un peu abruti, pourquoi ne pas le reconnaître. Ou les deux. Béat et abruti. C’est pas incompatible.
Je pensais que tôt ou tard je finirai par me transformer en rat à force de traîner au sous-sol.
Une gorgée, vite, pour effacer cette pensée !
La carte postale gisait sur le tapis. (Elle était aménagée ma cave !). La tache de sang brunissait au soleil de Rimini. La plage... Le soleil... Le sang... Une gorgée de scotch !
Voyons, pourtant, ma vie n’était pas terminée, loin de là, j’avais encore quelques années devant moi. Quelques ! Plusieurs dizaines même, ouais ! On ne meurt pas à trente ans. Ou alors on meurt tous les jours. Oui, bon, d’accord, on meurt tous les jours, de toute façon, oui, c’est vrai, mais je m’en moque de cette vérité de masochiste. Je veux vivre et le temps mort, je le laisse derrière moi, je le balance, je le jette comme un vieux chiffon et je m’en fous ! Qu’il crève le temps perdu, le temps mort, le temps bouzillé ou tué par ma vitalité coupable et assassine. Allez, une gorgée... Je déraillais décidément toutes les cinq minutes.
Tout à l’heure, je sortirai, j’irai peut-être au cinéma, peut-être pas. Peu importe. Je ne sortirai peut-être même pas. Et demain ? Demain, j’aurai tué une journée de plus.
J’avais l’impression d’avoir deux cents ans tant la colonne vertébrale me faisait souffrir. Fallait voir où je dormais. Sur quoi ! Une sorte de canapé en bois de zéro soixante mètre de large, pas de quoi faire des cauchemars sans retomber dans le réel poussiéreux du tapis que décidément il fallait que je nettoie un tant soit peu. Oui, mais, ce putain d’aspirateur qui était cassé, hein ! C’était plus possible de nettoyer ! Et pas question de faire ça avec le balai. D’autant plus qu’à part ma brosse à dent, je n’avais rien qui ressemblât même de très loin à un balai dans ce foutu trou à rats.
La plage... La sueur et la soif. Assis à une terrasse splendide de n’importe quelle côte du monde ! A picoler de la bonne bière ou du vin rosé ou blanc ou encore quelques scotchs allongés d’eau gazeuse et pleins de glaçons. Avec dans la poche droite du pantalon, un maximum de billets de banque. Hein ! Du fric ! Plein de fric ! Et plein d’alcool ! Et pas pour oublier, non, pour mieux s’éclater au contraire. Marre de l’alcool que l’on boit pour oublier, oublier quoi, d’abord ? Dans mon cas, y’avait tellement de choses à oublier... En un mot, TOUT ! On peut pas TOUT oublier. Oublier le TOUT ! C’est impossible. Insensé !
Donc, on ne boit pas pour oublier, on boit pour se calmer les nerfs, tout simplement ! Voilà, voilà.
Il fallait tout de même que je sorte. Prendre l’air comme on dit.
La terrible nausée qui m’avait envahi une heure plus tôt n’était plus qu’un souvenir. Le scotch ! Ah, mon petit scotch chéri ! Tu suffis à tout, tu soignes tout ! Les nausées, les maux de tête, les nerfs, les souvenirs et les espoirs.
Quant au sang sur le tapis... Ah, ce tapis ! C’était devenu une véritable saloperie ! Sale, salaud, et buveur de sang par-dessus le marché !
Y’ avait eu le cri aussi qui était resté cristallisé pendant un bon quart d’heure dans mon oreille gauche. Avant que je boive mon premier verre, bien sûr. Le scotch suffit à tout !
Fallait que je lève mon cul tout de même de ce reste de fauteuil, un jour, nom de Dieu ! Je n’allais pas rester cloué comme un crétin ! En vérité, j’avais l’air fin, le verre dans la main droite (qui ne tremblait plus), ma face de rat en décomposition. D’ailleurs, tiens, la transformation avait commencé. J’étais sûr que de gueule déjà je devais réellement ressembler à un rat ! Sûr, sûr ! Normal, ça commence toujours par la gueule, paraît-il, ces trucs-là !
Plus de whisky dans le verre ? Qu’à cela ne tienne ! La bouteille n’était pas loin.
Je n’étais pas encore saoul et ce n’était pas très sérieux. Près d’une heure déjà que je buvais et pas encore saoul.
Je pris soudain ma calculette et fis quelques additions inutiles. 3.426 + 12.915, 2.960 + 3.747, 0001 etc... Pas encore saoul ! Bon Dieu de Bon Soir ! Par Zeus et toute l’Olympe ! Combien de bouteilles me faudra-t-il ?
C’est dingue la pêche qu’on peut avoir quand on est jeune, vraiment jeune, dix-sept, dix-huit ans, physiquement jeune !
Et comment est-il possible que je sois tombé si bas, moi ??? Après tant d’espoirs, d’efforts, de travail, de travail vraiment ! Puis, bien sûr, de désespoir, de cafards, d’araignées, de puces, de larmes et de cris étouffés... Comment ?!?
Balancé dans la vie bien malgré moi, comme tout le monde, je partis d’un bon pied. Elève brillant à la maternelle, choyé par des parents sympathiques au premier abord, mon univers fut composé essentiellement de clarté, de rayons de soleil, oui. Puis, par la suite... Et, à quoi bon ? Je ne vais pas, comme on a coutume de dire, raconter ma vie ! Elle n’a rien de plus passionnant que n’importe quelle autre vie ! On a tous été heureux ou malheureux, heureux et malheureux, heureux puis malheureux ou encore malheureux puis heureux ! Chacun à sa manière, d’accord, là est la différence et peut-être le seul intérêt de raconter une nouvelle fois une vie, mais, mon propos ne se situe pas à ce niveau-là. Du reste, il ne se situe nulle part. J’ai à nouveau envie de vomir, vite une gorgée de scotch !
Non, mi, c’est les palmiers qui me fascinent. Et surtout, ce qu’il y a sous les palmiers, bien entendu. Le verre de whisky sur la table, le glaçon dans le verre, la main calmement affalée près du verre et le nez, juste le nez, exposé aux dures réalités de l’existence estivale, c’est-à-dire aux rayons de soleil. Et la poche droite remplie de billets... Bon, ça, je l’ai déjà dit. Mais... Mais, pour moi ce tableau représente l’essentiel. Et, comme toute chose essentielle, ce tableau est répétitif, obsédant, assommant, que voulez-vous, je ne me vois bien que comme ça. Assis sous un palmier avec le verre. Le verre et le fric. Les palmes et les rayons... Voilà.
Ce qu’il y a de con dans l’histoire, c’est que plus on se représente ce tableau, plus on y pense intensément, moins il est concret, l’enfoiré ! Ça fait des années qu’il m’obsède, total : je me bronze au sous-sol ! J’ai que le verre pour me consoler.
Ma mère avait coutume de me dire : “Si tu continues ainsi, tu finiras clochard ! “. Elle avait fini par avoir raison (ou presque) à force de persévérance. Les gens sont marrants. Ils sont capables que de vous dire ce qu’il faut faire pour être malheureux : autrement dit ce qu’il ne faut pas faire; mais, quand vous leur demandez : “Et pour prendre son pied, quelle est la bonne direction ?”, là ils sont comme des cons, ils vous sortent des fadaises. “Faut travailler, faut en chier, faut se faire chier !”. S’il faut se faire chier pour être heureux, moi, je comprends plus. Y’ a sûrement un truc que j’ai pas compris dans l’histoire, d’ailleurs.
Et la Voix dit : “Voilà pourquoi tu es à la cave !”
- Pourquoi ? fis-je.
- Ah, la, la, la, la, la, la !” râla la voix avant de s’éteindre.
Non, de toute façon, rien ne sert de se casser la tête maintenant, l’essentiel est derrière moi. Oui, j’ai la désagréable impression que l’essentiel est foutu, mort, naze. Bon, eh bien, puisque c’est comme ça, laissons-le donc moisir ce fameux essentiel et passons aux choses futiles, qui, par réciprocité, devraient être celles de l’avenir.
Je sens que je vais bientôt m’éclater !
En attendant, le plafond descend subrepticement; je commence à étouffer. La sueur “perle-t-à-mon-front” comme qui dirait et ainsi de suite, tra-la-la. Whisky, oh, whisky ! Il est tout de même curieux qu’il n’y ait jamais eu de Dieu appelé “Whisky” !
Bon, raisonnons sainement, si pour être heureux, il faut souffrir, je vois pas l’intérêt. Je cite : “Fous-toi des coups de marteaux sur la tronche pendant une heure, tu verras comme c’est bon quand ça s’arrête !”C’est ça le bonheur ? Se faire bourrer le cul par un diablotin monté comme un cheval et avec des épines tout autour de la pine ? Aller chez le dentiste rien que pour le plaisir de se faire fraiser les incisives afin de pouvoir se dire après le supplice (du cul comme de la gueule) “Ouf, ça fait du bien quand ça s’arrête ! Qu’est-ce que je suis heureux !” Eh bien, non ! Moi, je dis non !
“-Et voilà pourquoi tu as tort ! fit la Voix.
- Ah ! Ça va !
- Tu te demandais tout à l’heure, “pourquoi suis-je tombé si bas?”. La réponse est simple : tu n’es jamais tombé ! Simplement, un jour, - peut-être le jour où tu as fait “la bleue” à l’école pour la première fois - tu as oublié de te lever ! Console-toi donc, tu n’es pas tombé.
- Cela est peut-être vrai, mais il y a tellement de fois où je me suis levé pour rien !
- Jamais vraiment.
- Si. Ça je le sais. Je suis conscient de mes tares, mais faut pas en rajouter !
- Jamais vraiment.
- J’ai pas arrêté de me lever, mais y’ avait toujours un enculé pour me rasseoir !
- Jamais vraiment.
- J’ai fait ce que j’ai pu. Peut-être pas tout, mais une bonne partie tout de même !
- Jamais vraiment !
- T’es rayée ou quoi, là? Oh ! La Voix ! Et puis d’abord va chier, c’est trop facile de juger!
- Jamais vraiment.
- Tu te prends pour qui, là ? T’es complètement secouée? Oh?
- Tu es fichu ! Dans ton croupissement infâme, tu es allé jusqu’au bout. Au bout du rouleau. Tu as trente ans. Derrière toi. Plus grand chose devant.
- Ça, c’est toi qui le dis !
- Tu nes qu’une petite misère et je te méprise !
- Et moi, je t’encule !
- Est-ce ainsi que tu me parles. A moi ?!?
- Ouais, ma vieille !
- Bon, d’accord. Jusqu’à présent, je t’ai déjà pas gâté. Mais alors, maintenant, tu vas voir ce que tu vas déguster !
- Va chier, nazi ! “
Et la Voix alla chier.
La sonnerie de la porte d’entrée retentit. Ce devait être la petite. J’hésitais à me lever et à aller lui ouvrir. Elle insista. Je finis par ôter mon cul du cuir sale, enjambai les cadavres et surgit en titubant dans le couloir du rez-de-chaussée.
La petite était toujours aussi mignonne. Rien à voir avec ses putain de parents. Rayonnante, elle me lança un bonjour sympathique. Je répondis de même. En bafouillant un peu...
“- Où sont papa-maman ?” Elle avait douze ans et toute sa vie devant elle.
“- A la cave, fis-je.
- Pour quoi faire ?
- Je sais pas. Ils étaient venus me faire chier...
- Pourquoi ?
- ...et maintenant, ils croupissent.
- Ils... Quoi?
- Rien. Tu sais combien je les hais tes parents, hein, tu le sais ?`
- Ah, bon ? Oui, peut-être...
- Eh bien, malgré cette haine, je n’aurais jamais cru... “ Un temps, ma voix se faisait chevrotante.
“- Oui ? fit la petite.
- Je ne me serais jamais cru capable...
- Quoi ?
- Ecoute, toi au moins, il faut que tu me comprennes !”
Une larme, puis plusieurs autres... Je redevenais humain, faible.
“- Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Ils sont venus me réclamer le loyer. Ça fait trois mois que je leur dois.
- C’est pas beaucoup...
- Pour moi, si. Trois fois cinq cents balles.
- C’est rien.
- Pour une cave, si. Et puis, ton père m’a craché des vilenies à la figure...
- Hein ?
- Ouais...
- Ah ?
- Oui, et alors, comme ta mère était descendue aussi, il l’a agrippée et s’en est servi de bouclier, le lâche ! Elle y est passée la première... Mais, lui, je l’ai heureusement rattrapé dans l’escalier.”
La petite ne comprenait plus rien.
Elle est allée au sous-sol et a crié. Hurlé !
J’ai vomi par terre.
J’ai calmé la petite en lui scotchant les lèvres et en la ficelant.
Mais, y’a quelque chose que les voisins avaient dû entendre, car ils sont venus sonner à la porte. A partir de là, je ne me souviens plus de grand chose. Je les ai envoyés chier, je suis allé boire un verre ou deux ou trois à la cave. Le whisky fini, j’ai attaqué les autres bouteilles, cognac, porto, martini, tout... J’ai ri, pleuré et vomi. Et craché sur les cadavres. Sur les cadavres de bourgeois odieux. Mais, que l’on se détrompe, ce n’est pas moi qui ai eu le dernier mot. Ni le premier, non plus. C’étaient eux, les assassins. Ils m’avaient tué à petit feu. Ils avaient juste fait une petite erreur de parcours. Ils se sont suicidés sans le vouloir. La police est venue et j’ai crié par la fenêtre : “LA PETITE CONTRE UNE BOUTEILLE DE WHISKY !”
Epilogue :
Désormais, je rêve d’une cave, dans n’importe quel sous-sol, la main calmement affalée près du bout de gruyère, avec dans la poche droite la liste des dix commandements, le museau baignant dans un rayon de 40 watts.
J’ai toute la vie devant moi.
1er sous-sol, 75016 Paris, le 18.03.84
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