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I - Il avait le “Mauser” chargé à bloc que mon papa m’avait laissé en souvenir sous le nez. Je lui ai demandé le pognon avec un accent venu de nulle part à couper au couteau et en éraillant ma voix. Il avait l’air impressionné. Apparemment, il était seul dans la boutique. Bientôt dix heures du soir. Dehors, pas un chat. A l’intérieur, pas un bruit. Je gueule un peu pour le réveiller. Il me répond : “Toute façoune, ji pas grand choz !” “Arrête de me branler le cul et file-moi ce que t’as !”, je lui crie. Il me sort le fric. Je transpire tellement des mains que je me demande si les billets vont pas déteindre. “Maintenant, je lui dis avec ma voix pourrie, tu vas aller faire dodo calmement, tu hurles pas, t’appelles personne, sinon je reviens et je te vide le chargeur dans les amygdales! O.K. ?” Il me fait “oui” de la tête. Je sors de l’épicerie à reculons, j’ai le cul qui bute dans plein de trucs. J’ai peur, bordel !
II - Une fois plongé dans la nuit, je cours comme un cinglé en essayant d’éviter les merdes de chien pour pas glisser. J’entends vaguement des vociférations derrière moi. Je cours de plus en plus vite, je prends la première à droite, puis, la deuxième à gauche. Tout tourne dans ma tête et autour aussi. Je ne sais absolument pas, bordel, où je peux être. Perdu au pied de la butte, quelque part dans une rue aux couleurs de l’enfer du 18ème. Je prie le ciel, le seigneur ainsi que tous ses petits anges pour qu’un taco apparaisse. Mon cul ! Pas plus de taxi que de pope orthodoxe serbe dans cette chiasse de rue, de rue comment, merde ?!? Mon cœur vrille dans tous les sens et manque de s’arrêter carrément au moment où j’ai l’impression d’entendre des bruits de pas qui courent dans la rue à côté. Je reprends ma fuite. J’ai les cheveux qui pleurent, j’ai la tête trempée. Je transpire comme un damné, sûr que je perds au moins deux kilos. Mes oreilles bourdonnent, l’air siffle, et c’est tout juste si je l’aperçois ce quat’ roues au lampion sur le toit, conduit par un ange casquetté.
III - Je quitte le taxi pour prendre le bus. Je quitte le bus pour reprendre un taco. Et je me retrouve rue de Rivoli. Je rentre dans le premier troquet allumé et je commande à boire, une fois affalé. Scotch, scotch, scotch. Le montant du casse était de quatre cents sacs. De quoi me saouler la gueule et payer mon loyer. Les heures commençaient à s’avachir, j’avais l’impression que le temps était en train de s’arrêter. Je devenais béat. Je me sentais de plus en plus seul, whisky après whisky, dans ce rade pourtant très peuplé et assez bruyant. Je me souviens vaguement avoir un peu joué avec le berger allemand de la patronne aux seins pendants avant de me décider à sortir prendre l’air. Après la grosse tension du hold-up, j’avais tellement décompressé que je bavais presque d’ivresse. Je me suis retrouvé, je ne sais comment, rue St Denis, les yeux aveuglés par mille et une étincelles électriques, pataugeant dans les trottoirs encombrés par les putes, les poubelles et les “peep-show”. Même les chiens errants foutaient le camp, la queue entre les jambes, tant l’atmosphère était fétide.
IV - Elle était au bord du caniveau le long duquel un filet d’eau assez mince mais très cradingue courait paresseusement, transbahutant des milliers de virus qui se fendaient la gueule à se faire éclater la panse. Eux, au moins, étaient au paradis. De rose vêtue - je ne puis dire de la tête aux pieds, car, du bas de la cheville au premier poil de son fond de culotte, ses jambes étaient nues - une sorte de nœud pap’ pour lapin de cirque dans la tignasse, une frimousse mignonne éclairée par une paire d’yeux au regard innocemment vicelard de l’éternelle pucelle qui en a vu de toutes les couleurs, elle souriait franchement, tout à fait l’aise dans cette sorte de nuage gluant qui envahissait tout le quartier et qui suintait des gouttelettes de sperme, de tabac, d’alcool, de misère, de mauvaise haleine et de sang de cafard, et, qui ressemblait bien plus à de la purée d’excrément qu’à un ramassis de gaz - même les plus infects. J’ai tout de suite craqué, rien qu’à voir l’ombre de sa cambrure, et, j’ai foncé immédiatement vers elle pour lui demander si elle pouvait m’accorder un entretien.
V - Je suis tout de suite tombé d’accord. Zazie, qu’elle s’appelait. Elle avait une bagnole pour aller à son studio. C’était pas la première venue. Un rai de lumière souriait subrepticement sous la porte de sa cuisine. J’avais fait quelques emplettes. Une grande et une petite bouteille de whisky. Dans sa piaule de trois par quatre, on ne remarquait que le plumard. Je me cognai dans toutes sortes de parois et manquai de ma casser un genou sur deux en enlevant mon pantalon. J’avais le slip crotté - faut dire que ça faisait longtemps que j’avais pas vu de toubib - mais on ne remarquait rien dans le noir. Zazie préférait niquer incognito. Au clair de lune. Bizarre pour une pute; en général, elles en ont rien à foutre. Elle voulait sans doute faire dans un genre du style “je suis spéciale, je suis à part, je me distingue, tu vas voir, je vais te faire vomir de joie...” Quant à moi, j’avais le cigare en cendres. La position du missionnaire, pas plus que celle du clébard n’y changèrent quoi que ce fut. Je tentai désespérément celle du fumeur avant de lui expliquer que la capote était peut-être une entrave sérieuse à nos rapports privilégiés.
VI - C’est à partir de là qu’on commença à s’accrocher. “Pas question, fit-elle, par les temps qui courent !” “Mais, je ne suis pas n’importe qui”, implorai-je en criant un peu. Je me levai, bus au goulot de la grosse bouteille et sortis mon “Mauser”. “Allez, finie la plaisanterie, postillonnai-je, maintenant, on travaille sans filet, que ça te plaise ou non !” Elle pouffa légèrement et me rétorqua : “En v’là un argument ! Quand on a pas de bite, ça aide ! C’ui-là, au moins, il débande jamais !” Je marquai un temps, avant de lui demander : “T’as lu Freud ?” “Qui c’est ?” Evidemment. Sûr que, à part les vingt-six lettres de l’alphabet français - dans le désordre - elle devait à peine savoir compter jusqu’à mille par billets de dix sacs. Au-delà, elle devait avoir un maquereau pour l’aider. Sûr que c’est plutôt Dr Freud qui s’est inspiré du journal intime d’une fille de joie que le contraire. A propos de mac... La porte de la cuisine s’ouvrit, laissant place à une grosse vague de lumière chargée de fumée. Une sale gueule, on aurait dit un masque style “Farces et Attrapes”, déborda de la kitchenette et nous fit une grimace. J’étais pas sûr qu’il fallait rire.
VII - Je pointai l’arme sur sa tronche coiffée de boucles grasses. “D’où tu sors ?” questionnai-je d’une voix dure. Un vieux temps. La face d’infâme pourriture hésite avant de demander : “Un problème, Zazie ?” Zazie allume la lampe près du lit. Elle est pas mal non plus, à poil. Vachement jeune, en tout cas. Qu’est-ce qu’elle fout là ? je me demande soudain. Roulée comme elle est et avec ses grosses fesses roses, elle devrait faire du cinéma ! Je crache au maquereau : “Tu pues, tu nous fais chier et tu nous déranges !” Zazie pouffe un peu et lance au mac : “Allez, Mahmoud, casse-lui la gueule!” Il l’aurait, ce fumier, mais j’avais mon “Mauser”. “Dans le placard, insecte ! je lui hurle, très énervé. “Tu rigoles, fils de pédé ?” qu’il me balance dans la gueule. “Pas vraiment ! Si tu veux pas que je t’écrase contre le mur, comme un papillon de nuit, je te conseille d’aller continuer à te branler dans ce placard !” Je lui montre le placard du bout du canon. Il obéit. Je ferme à clé. Et je colle la commode contre la porte du placard. Le maquereau ainsi calmé, je fais signe à Zazie de se rhabiller.
VIII - Je hais les voleurs, les maquereaux et les assassins. “Ah, t’aimes te sentir protégée, lui dis-je, les dents serrées. Eh ben, maintenant, tu vas bosser pour moi !” On était dans sa bagnole. “Je veux bien, mais où ? me demanda-t-elle. Pas question de revenir au studio, Mahmoud est prêt à mordre !” “Et ta tire, rétorquai-je, c’est juste pour les chiens ?” “J’ai jamais bossé comme ça !” “Et alors, se faire sauter couchée, debout ou assise, c’est toujours se faire sauter ! On voit que t’as jamais bossé à l’usine!” “Ca, c’est sûr, et c’est pas demain la veille !” “Justement. A l’usine, c’est souvent debout toute la journée, et, quand on s’asseoit, c’est sur la pine du chef, dans les chiottes, histoire de garder sa place...” Elle démarra sa caisse sur un coup de colère et je lui ordonnai : “Allez, au bois !” Elle travailla dur jusqu’au petit matin. Pendant qu’elle prenait son pied, moi, je regardais remuer la bagnole, assis sur un banc ou adossé à un arbre. On faisait “fifty-fifty”. Finalement, elle était pas si mécontente que ça; Mahmoud, lui, il prenait quatre-vingt pour cent.
IX - “Je m’en suis tapé trente en quatre heures, me fit-elle, aux premières lueurs de l’aurore, je suis crevée, j’arrête !” On avait ramassé cinq cents sacs. J’ai dit : “O.K. Mais t’aurais pu insister un peu, une heure de plus, quoi...” “Je saigne, j’en peux plus. “Comment ?” “Trente en quatre heures, tu te rends pas compte, connard !?” J’étais trop gentil, un vrai débutant, j’aurais dû la gifler. Au contraire : “Allez, va, bois un coup”, lui dis-je, tendant la flasque de scotch. La flasque fut rapidement séchée, nous rachetâmes de la gnôle, bûmes, rachetâmes, rebûmes et nous bourrâmes la gueule. “Allez, on va chez Zouzou!”, cria-t-elle soudain. “Où c’est ça ?” “Belleville.” “Tu sais, lui annonçai-je, ému, après qu’elle ait démarré sa tire, mon petit lapin tout rose...” “Oui...” Y a une époque, où j’avais encore du sentiment, je t’aurais dit bien des choses...” “Ah ?...” Quatre roues, un lapin rose, la route mouillée, un peu de jaune de soleil, un bout de sexe baveux qu’on devine à travers le tissu, tel du caramel fondant, et du vent, de l’air, beaucoup de vent.
X - On est arrivé chez Zouzou, pleins à vomir, le rade était bourré. Que des zombies. Un Grec, marchand d’huîtres, quelques Nord-Africains ivre-morts, la mère Zouzou, un flic en uniforme et beaucoup d’autres ombres dans l’arrière-salle. Zazie buvait de plus en plus. Elle avait carte blanche dans ce troquet. Du calva elle passa au scotch, du vin à la bière, du gin au champagne. Pendant ce temps, moi, ayant cédé aux avances de trois salopards jouant au poker, j’étais en train de me faire plumer sans rien comprendre. Heureusement que j’avais planqué auparavant deux cents sacs dans ma chaussure gauche, jurant que je n’y toucherai jamais. Les enfoirés avec qui je jouais étaient tous des putain de maquereaux. Surtout le flic. J’arrêtais pas de dire que j’allais le “déképiter” et ça lui plaisait pas des masses. Les autres riaient. Pendant que Zazie dansait sur une des tables voisines, moi, je réalisais petit à petit, que j’aurai bientôt plus un centime, hormis mes économies dans la chaussure gauche. Elle cessa de danser, s’approcha de nous, et, me voyant démuni, posa son rouge à lèvres sur la table en guise de pot et fit un clin d’oeil au bourre. Ce dernier rosit, rougit puis éclata d’un rire gras. Je bouillais.
XI - Sa bague, son collier, son bracelet... Je perdais tout. Au moment de jouer sa jupe, Zouzou décida de fermer la boutique au public. On était plus que deux joueurs - le flic et moi - et, en dehors, y avait que Zazie et Zouzou et le Grec. J’ai dit à Zazie : “On arrête, maintenant.” Pas question !” fit-elle. Le flic riait sous képi, l’enflure. “T’es chiante comme une envie de pisser, tu sais.” “Je sais”, bava-t-elle en riant bêtement. Après la jupe, ce fut la chemisette et le soutien-gorge. Je me mis à flipper après avoir perdu ce dernier, surtout que j’avais eu un beau jeu : full de rois par les as. Mais; le représentant de l’ordre (des maquereaux ?) avait réussi à concocter un carré de huit, le chien galeux ! Je me levai brutalement, pris Zazie par le bras et l’emmenai aux chiottes. Là, comme ça, elle me faisait un putain d’effet. J’avais la braguette qui tremblait d’émotion. Dans ce décor éminemment romantique, au bord du trou de chiotte, y avait plus qu’à gerber, normalement, mais, moi, j’avais réussi à trouver les mots justes. Enfin, presque. Pendant que j’essayais de l’embrasser, voire de la planter, en lui faisant ma déclaration, ma demande en mariage, en lui récitant poésies, elle, elle riait, le gosier béant. Le Grec tenta d’entrer dans les chiottes, mais, nous apercevant, l’un plus ou moins sur l’autre, il dit gentiment : “Vous dérangez pas, je vais vomir dans le lavabo.”
XII - Maintenant que je fais un effort de mémoire supplémentaire, je me rappelle un peu mieux les détails de notre scène d’amour. Elle voulait pas de moi. Je lui promettais monts et merveilles, elle s’en foutait. Faut dire qu’elle était pétée comme un troupeau de pucelles et qu’elle avait un raisin sec à la place du cerveau... et elle puait en plus ! “Je taime, je t’aime, je t’aime !” Qu’est-ce que je pouvais bien avoir, moi aussi, à la place du cerveau, pour répéter comme ça l’ânerie la plus galvaudée depuis la nuit des temps !? “Je m’en fous, bleurk, bleurp, qu’elle répondait, je m’en fvrrrououou... !” “T’as envie de gerber, dis, mon petit lapin tout rose, dis ? C’est pas grave, gerbe-moi dans la gueule s’il faut, mais, laisse-moi t’aimer, là, maintenant !” “Ha, ha, haaarrrfff !” J’avais la main au panier depuis longtemps quand elle s’est mise à uriner sur mes doigts, et, il s’en fallait d’un petit d’anus pour que je reçoive son dégueulis sur la tronche. Elle avait copieusement aspergé les murs et la porte de notre petit boudoir. Fou de rage, cette fois-ci, j’ai claqué la porte derrière moi et j’ai bousculé le Grec qui tenait déjà difficilement debout.
XIII - Je suis retourné à la table de jeu. Le flic en était à sa cent millième bière-calva. “On continue !”, j’annonce. Il me regarde, un peu hébété : “Mais, lui reste plus grand chose à ta gonzesse. Y a p’us qu’le slip !” “Et elle ?!? Qu’est-ce que t’en fais ?” Il me regarde de son air toujours résolument éveillé. “Pour le pot, je mise le petit doigt de sa main gauche.” Il semble hésitant. Je lui demande : “Oh ! Elle t’intéresse pas ?” “Faut voir.” “Bon, dis-moi, à part te déguiser en clown bleu, hein, qu’est-ce que tu fais dans la vie... pour arrondir tes fins de mois ? T’écris des poèmes ? C’est ça ?” “Pas vraiment,” qu’il a l’honnêteté de me répondre. “Bon. Alors, allons-y !” Une heure après, j’avais déjà perdu les deux bras et les deux jambes (doigt par doigt et cuisse après mollet, bien sûr). Zouzou était gentille, la pauvre vieille grosse, elle me faisait crédit sur la boisson. Même qu’elle nous approvisionnait régulièrement en cacahuètes. Zazie était à quatre pattes, quelque part derrière le comptoir, en train de réinventer le théâtre classique. J’avais effectivement l’impression d’entendre, de temps à autre, des “Tout bu ou pas tout bu... ?” exclamés par une voix de nana.
XIV - Puis, y a eu un gros blanc. Ou un noir. Enfin, un trou. De mémoire. Je me souviens seulement du Grec au moment où il s’est jeté sur la grosse Zouzou, la tête la première. Un bruit de verre cassé, puis, des gémissements de vieilles bêtes mourantes, deux pauvres choses s’agitant faiblement, l’une sur l’autre, et tout cela par terre, sur le parquet morveux. Une nouvelle idylle en train de naître. Mon cher flic, je ne le voyais plus qu’à travers un nuage extrêmement cotonneux, et Zazie, elle, devait dormir quelque part, sous une table ou derrière le comptoir. Je me souviens encore avoir crié, au moment de l’épilogue de la partie de poker : “Je joue la chatte du petit lapin !!!” Je l’ai jouée et je l’ai perdue. C’est ainsi que j’ai perdu Zazie chez Zouzou. Le flic m’offrit son képi en guise de consolation. Je ris, faisant preuve d’un brin d’humour. Je me suis retrouvé, vers deux heures de l’après-midi, un rayon de soleil me torturant les yeux, le képi du bourre sur la tronche, en train de danser au ralenti sur les trottoirs de Belleville. Je hais les voleurs, les maquereaux et les assassins. Pourvu que ce soir j’appuie pas sur la gâchette.
Alexandre STRAK
Boulogne, le 26 février 1987
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