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I - Kim dansait sur son nuage gris pendant que je comptais les étoiles. C’était un soir comme les autres. On avait décidé depuis longtemps de ne plus porter notre croix. Trop lourde. On mouchait du sang de temps à autre. C’était tout. Quand je pleurais, elle mettait la télé à fond. Quand je faisais une partie de flipper, elle faisait des bonds de kangourou ou se jetait par la fenêtre. On habitait au rez-de-chaussée. Elle sentait souvent mauvais à cause du tabac et de l’alcool. Mais, cela faisait longtemps que je ne m’occupais plus de sa bouche lorsque nous faisions l’amour. Quelle expression abjecte : faire l’amour ! Sauter, niquer, baiser, forniquer, enculer, passe encore. Mais, faire l’amour ! Ca sent le mauvais français à des centaines de mètres. L’expression toute faite acceptée par tout le monde mais qui pue le néologisme d’occasion !
II - A poil, elle était encore mettable pour ses quarante balais. Encore fallait-il se boucher un peu le nez... ! Mais bon. Le pire, c’était ses réflexions à voix haute pendant que je la travaillais, tout en sueur, en mastiquant mon chewing gum, histoire de me donner un air décontracté. “Vas-y cochon, enjoy yourself, assume ta trivialité”. “Vas-y, bosse et cesse de prendre cet air tragique à la con, c’est pas le moment !.” “Serre les dents et assume la pesanteur, petit clochard.” “N’essaie pas d’atteindre le ciel quand tu patauges dans la boue.” “Cache ton émotion de primate et remue un peu plus fort.” “Tu pues le chewing gum à la menthe, mâche plus loin, tu vas me faire gerber...”. Et coetera... Je supportais sans comprendre ce que j’avais fait au bon Dieu, ou plutôt à Kim, pour mériter ce petit enfer médiocre. En tout cas, elle était de plus en plus déboussolée, la pauvre, depuis qu’elle tentait désespérément de trouver un compromis entre le trivial et le tragique. Elle avait de bonnes lectures mais les digérait mal.
III - Elle chantait encore plus faux que moi. On s’amusait souvent à pianoter sur des bouteilles vides en hurlant des inepties poétiques. Ca tuait toujours les moustiques vue l’haleine qu’on dégageait. Même nos larmes étaient vieilles et sales; on ne ressemblait plus à rien, nos corps étalés, l’un sur la canapé, l’autre par terre, sur un bout de tapis plein de miettes. C’était un soir comme les autres. Je la traitais de tous les noms, lui disant que je l’aimais, que je l’aimais par-dessus tout, comme jamais personne n’avait aimé personne. Elle me répondait en me crachant dans les cheveux. Nous étions dans un état d’ivresse avancé, et, de temps à autre, je poussais un sifflement nostalgique. La fenêtre de notre petit rez-de-chaussée était ouverte et l’on voyait apparaître par moments une tête ou deux. Un punk, un concierge, une fillette ou encore un chien, venaient se pencher sur notre misère l’espace d’un instant, histoire de rigoler. L’été battait son plein. C’était un soir comme tant d’autres.
IV - “- Cesse de te pendre à mon cou, me siffla-t-elle soudain.
- Et toi, arrête de m’arracher les poils du cul !
- Pas question !
- Tu es une salope et je t’aime !
- Lâche mon cou, pauv’ type !
- Retire ton ongle sale de mon anus !
- Jamais ! “
Le flic écoutait tout ça en se curant le nez, la tête nettement penchée par la fenêtre. Il nous regardait vomir en prenant son pied, et, quand nous l’aperçumes et l’insultâmes, il s’empressa de nous demander nos papiers. Nous lui fîmes alors remarquer qu’il était en train de violer discrètement notre domicile, et, après une vague hésitation et un dernier coup d’index dans la narine gauche, il retira sa tronche de rat de notre univers et alla patauger ailleurs. Kim était ravie. J’avais lâché son cou, mais elle s’était démerdée pour continuer à effeuiller mon anus en gerbant des insanités.
V - On était chauffé par le sol dans ce putain d’immeuble? Et, pendant que je dévorais mon “canard”, Kim était en train de casser des oeufs par terre, dans la cuisine, en hurlant de rire parce qu’ils ne cuisaient pas. “Oh ! Feux du plancher, feux de l’enfer, vous êtes donc si impuissants ! Ha, ha, ha !” Moi, j’arrivais pas à faire mes mots croisés avec tout ce raffut. C’était un soir comme beaucoup d’autres. On mourait d’ennui. Je décidai tout de même d’essayer de lui expliquer qu’en cette saison le chauffage ne fonctionnait pas, vu que la chaleur venait suffisamment de par les fenêtres ouvertes et que, de toute manière, casser des oeufs sur du carrelage, c’était un non-sens, même en hiver ! Elle ne voulut rien entendre et continua son cirque pendant encore une heure ou deux. Je mis le feu à mon journal, pour finir, et le jetai par la fenêtre. Une vieille dame aveugle ne s’aperçut de rien. La lune était pleine. Comme un oeuf.
VI - Je regardais depuis une demi-heure la photo qui datait de vingt ans. Je faisais une grimace amusante dessus. J’avais quatorze ans. Quatorze ans en noir et blanc, photomaton d’époque. La plus émouvante des grimaces. Le temps était passé et il ne me restait plus que les doigts pour me gratter et pour caresser le reflet de ce visage innocent qui ne m’appartenait plus. Kim riait, un jaune d’oeuf dans les cheveux. A genoux, puis prostrée, puis se traînant sur les coudes, elle riait de plus en plus fort et de plus en plus faux. C’était un soir comme les autres. Je fatiguais avec elle; elle me faisait vieillir ! La maison sur le vide... J’essayai de déchirer la photo, puis, un ongle cassé, je me repris soudain et décidai de garder ce petit souvenir encore quelque temps. Qu’est-ce que la forêt sans l’arbre? La maison sans la cheminée? La cheminée sans la fumée? Le ciel sans les nuages? C’est comme un parapluie ouvert au beau fixe. Comme moi peut-être, une nuit où j’ai trop bu? Sans joie, sans douleur...
VII - Kim était nue, assise par terre, fumant un joint. On manquait de whisky alors je buvais du vin. J’avais le feu aux nerfs. Le nez me démangeait. C’était mauvais signe. Je sentais bien qu’il y aurait une couille dans le pastaga avant longtemps. Une larme à l’oeil, je regardais ses deux fois vingt ans avachis sur la moquette. Elle aurait pu continuer à être belle si elle avait voulu. Si le tragique l’avait pas embourbée. Son petit tragique grandiose pétant mille étincelles. Elle faisait sale. Elle prenait une douche toutes les deux heures mais elle ressemblait de plus en plus à une pelure. Y avait plus qu’à lui enfiler une de mes chaussettes sales sur la tronche et le portrait était complet. Je n’arrivais même plus à avoir sommeil. Surtout à cause du vin. Le vin, ça te stresse les vaisseaux sanguins, alors, t’as le coeur qui palpite de plus en plus fort, t’as le cerveau qui se prend des crampes de partout, t’as l’oeil qui brille.
VIII - Elle m’est tombée dessus comme une mauvaise pluie, envahissante, crasseuse, lourde; elle m’a trempé. C’était pourtant par une belle soirée de printemps. Que l’on me pardonne ce paradoxe tellement galvaudé qu’il arrive à faire figure de pléonasme. Mais c’était comme ça. Un douze mai. En banlieue. Un train est passé quand je l’ai embrassée pour la première fois. Depuis, j’ai toujours un petit train électrique qui me traverse le cerveau lorsque je pose mes lèvres sur les siennes. Avec ses cheveux blond-chips, elle avait emballé ma petite âme dans du papier “alu” pour un bout de temps. Mais, le temps, justement... Le temps... Il passe... Il prend son temps... Le temps passe en prenant son temps, patiemment, et nous baise toujours à temps... Je voyais plus le soleil; je vivais dans une cave avec elle. Je me plains, je me plains... Mais, elle, pourquoi s’était-elle collée ainsi à moi? Vieille peau, sept ans de plus ça compte, assoiffée de sang frais, elle me pompait le coeur sans répit, et, en hurlant de rire, souvent.
IX - Elle ne m’a jamais pardonné d’avoir perdu son temps, ses vingt ans, dans les bras de son Gaston chéri de l’époque où elle ne me connaissait pas. Il est parti un soir avec les poils pubères de Kim dans la poche droite sans un adieu. Qu’y pouvais-je? Elle avait foutu en l’air ses vingt ans, son passé; moi, c’était une partie importante de mon avenir, mes cinquante ans, que j’étais en train de balancer par la bouche d’aération des chiottes. J’aurais pas dû boire du vin ce soir-là. Surtout du blanc. Le blanc, il avait le don de m’enfoncer six pieds sous terre, à la cave, troisième sous-sol. Et, une fois dans les ténèbres, il m’ouvrait les yeux, le blanc. Ca fait un drôle d’effet, l’oeil hagard et béant dans le noir. C’est ce soir-là qu’elle m’a quitté, après que je l’aie plus ou moins foutue à la porte. Elle comprenait plus rien, moi non plus. Je l’avais enfoncée dans sa tragédie sans m’en rendre compte. Eh oui, le tragique et le trivial n’avaient pas réussi à se compromettre. Elle me chanta, toutefois, d’une voix douce et pleine d’ironie, une berceuse, à travers les volets, avant de disparaître.
X - Depuis qu’on a rompu ensemble, elle s’est suicidée, et, moi, je me suis mis à bouffer. Pour retrouver ses vingt ans, elle avait choisi une autre dimension, et, moi, j’avais plus qu’à grossir pour pouvoir m’engluer joyeusement dans le troisième âge. Quelquefois, après le digestif, et, après avoir versé une larme morveuse sur une des robes qu’elle m’avait laissées involontairement, dans la précipitation de son départ, j’arrivais presqu’à me persuader que Kim avait peut-être jamais existé. Et que c’était mieux comme ça.
(Boulogne, nuit du 31.01au01.02.87)
- Date incertaine -
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