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Le ciel n’avait pas de couleur.
Le château était là. Je l’ai grimpé comme d’habitude. J’ai perdu mes griffes au son des pierres. J’étais pressé et pourtant. Tout était achevé. Il n’y avait absolument pas lieu d’aller vérifier ou constater quoi que ce soit.
Je suis entré par une des ouvertures et me suis retrouvé dans une sorte de silence qui me dominait, m’enroulait et me dépassera toujours.
Dans les couloirs vastes, il y avait tout sauf ma personne. J’ai avancé pas à pas sur les tapis de velours violet et enserré par les murs tapissés de toile d’or. Rien ne me répondait. Paradoxalement, tout était spacieux et splendide. Des chandelles allumées qui avaient peine à fleurir - juste une lueur blafarde. L’air m’étouffait doucereusement. Etait-ce bien de l’oxygène ?
J’ai marché autant que j’ai pu, autant que mes soudainement pauvres jambes me le permettaient. J’ai cru entendre un air de musique venant du tréfonds. Un envoûtant violon de Schubert... suivi d’un silence plus magnifique encore, apaisant.
Les tableaux accrochés aux murs devenaient d’une magnificence totalement désuète. Sans appuyer sur mes pas, je m’enfonçais légèrement dans la moquette richement doublée. Il faut dire qu’à cet instant-là, je n’avais plus aucun sentiment sauf celui de la perte. Je progressais dans un éther raréfié... J’ai senti une grande absence. Un abîme dans mes rêves les plus suaves.
En fait, je me dirigeais vers le salon où nous devions, mon épouse et moi, prendre un souper crépusculaire. Je songeais au plaisir de ces subtiles agapes. Mais, le fait de mettre un orteil devant l’autre dans un néant dont j’étais le vide personnifié devenait obsédant.
La musique s’éteignait pendant que je continuais à errer avec but dans les cocons luxueux du château. Les chambres aux portes entrouvertes clignaient des yeux à mon insignifiant passage.
Je n’ai même pas pleuré, aucune émotion ne pouvait plus émaner de ma personne. J’étais semblable à un nosferatu dans un film documentaire. Je suis passé devant la chambre maternelle.
Keva dort.
Un ridicule tonnerre a fait semblant d’exploser. Les pigeons se sont envolés après avoir laissé leurs traces. Je perçois cependant des sons de cristal et de porcelaine... Ma femme m’attend dans le salon.
Keva dort
La mélodie du violon inexistant est de plus en plus lente. Une onde de sourde poésie, un son devenu opaque, le temps prend son temps. Je pointe le bout de ma présence dans la grande pièce, ma femme y est élégamment installée dans un siège, à la table où soupes et rôtis, salades de frisée ou de fruits, foisonnent avec discipline. Le vent ou le courant d’air nous obscurcit le temps passé, le temps présent et le temps à venir. Il ralentit... freine...
Keva dort
Je viens et m’assieds face à ma belle et fidèle compagne. Pendant que je verse le vin - qui coule comme du miel - , un instant notre passé me revient à l’esprit, comme un râle moribond, comme une caresse mélancolique, délicieuse et triste à la fois... Je me rappelle nos passions, nos beautés, tout ce que nous avons vécu ensemble s’installe comme un éclair dans mon cerveau - un éclair fugace et éternel.
Keva dort.
Nous nous regardons, nous parlons, nos mots ont peine à sortir de la bouche - pendant que les rideaux anthracite ondoient encore quelque peu. La fourchette de ma femme est ankylosée, ses cheveux longs et flamboyants dansent une dernière fois, avant de s’arrêter en plein mouvement.
Keva dort.
Ce que nous essayons d’exprimer est irrémédiablement stoppé.
Keva dort.
Nous nous regardons alors que nos visages restent immuables mais intacts, comme vernis jusqu’au sublime - à l’instar de tout le décor. Plus aucune musique ne vient de nulle part.
Keva dort.
Nous sommes désormais les ennemis du temps qui passe.
Nous ne sommes plus qu’une peinture sculptée, figée pour jamais et à toujours, flottant sans fin ni début.
Tableau.
23 / 30 mars 2011 à Moulins.
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