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Je rêvais de choses et d’autres
en arpentant, me semblait-il, la rue pourtant plate qui fut
à l’époque celle de mon habitation. Une
rue parfaitement méprisable, à mon sens, emplie
de cafards aspirants bourgeois, et dans laquelle il pleuvait
fort ce soir-là. Il y avait aussi du vent. Un vent
sinon glacial du moins trempé de pluie sombre et boueuse.
C’est alors, nous étions environ dans la période
automnale, qu’une grasse et grosse feuille morte de
couleur marron se colla furieusement à mon front.
Je protestai contre mon sort en hurlant quelque peu; la feuille
resta et résista. J’avançai de plusieurs
pas décidés dans l’humidité merdique
et d’un geste machinal tentai de décoller la
feuille morte de mon front encore vivant. L’opération
fut presque douloureuse. J’en râlai de nouveau
en maudissant la pollution qui rendait la nature aussi agressive.
Il était indéniable que cette feuille fut tartinée
d’hydrocarbure.
Une fois dans ma main, serrée entre mes cinq doigts
dextres, je tentai de la déplier un peu et d’en
déchiffrer le contenu. Eh oui, cette feuille n’était
nullement innocente, elle portait un message écrit
manuellement par une personne plus ou moins énigmatique.
J’ai trente-trois ans. Je suis
une femme. Je suis née dans une poubelle. J’ai
grandi au grè des pelures de tomates et j’ai
survécu grâce à la générosité
humaine. Socialement marginale, j’eus dans un premier
temps pas mal de difficultés à m’adapater
à mon environnement humain...
J’ai appris à m’assumer bien malgré
moi. La faim et la soif furent mes professeurs. J’ai
essayé de voler pour manger mais à l’évidence
ce n’était pas la meilleure solution. Alors,
je suis allée à l’école... Je ne
me souviens plus très bien des débuts de ma
scolarisation... Qui m’avait orientée vers le
droit chemin... ? Peut-être cet homme en robe sombre...
Pierre qu’il s’appelait... Il avait le coeur sur
la main... Et la main dans mon cul. A cette époque,
gamine, je trouvais cela tout naturel. En fait, je ne comprenais
rien à rien. Je me laissais faire... Je jouissais bien
sûr aussi... En cette période et à cet
âge-là, je ne savais pas comment nommer ces rapports
et ma jouissance... Après, j’ai appris, grâce
à la société, que cela avait un nom :
orgasme. Il y a eu aussi beaucoup de femmes - souvent encore
jeunes- qui me poussèrent à la révolte...
Mais, je n’étais pas de celles-là... Dieu
m’avait imaginée autrement...
Parce que, Dieu, je savais qui il était... Pas seulement
qu’il était... mais qu’il existait bel
et bien ! Il m’avait dit un jour, ouvertement, que j’avais
devant moi un avenir plus large et plus profond que n’importe
quel désir ou revendication humaine... ! Que j’étais
au-dessus de la masse prolétarienne bassement marxiste
ou autres... Que j’étais pourvue, nantie, chargée
aussi, d’un Avenir infiniment plus Noble et plus proche
du Seigneur Jésus... !
Je dois reconnaître que, encore aujourd’hui, j’ai
un faible pour les crucifiés. C’est des gens,
à mon avis, qui sont totalement dignes du respect le
plus profond... surtout de la part d’une merde comme
moi... ! Néanmoins, la réalité elle est
là... Comme dirait l’autre. Tu dois bosser. T’as
pas de parents. Ni géniteurs, ni adoptifs... Tu sors
d’une “assoce” qui t’a donné
des pâtes au fromages gratos pendant plus de dix ans,
alors, au bout du compte, t’as une redevance... merde...
! Alors, tu te dis, maintenant, je vais bosser, mais alors
dur... pour rembourser la République.
Je ne sais toujours pas exactement ce que c’est que
la République, mais, y a un truc que je sais... c’est
que je lui dois un truc... !
Bon, après, quand j’ai eu seize ans, je n’ai
plus hésité. J’ai sucé du Mormon
quand il fallait sucer du Mormon. C’est la vie. Ils
m’ont tous gentiment expliqué ça. Puis,
j’ai monté en grade, j’ai sucé du
patron. En tant que secrétaire bilingue. Qu’est-ce
que j’ai pu me faire charrier pour ça... ! Bilingue
! Du coup, je fus condamnée à en sucer deux
à la fois... ! C’est pas que c’était
pas bon... ou dégueulasse... ou j’sais pas quoi...
Non. Le problème, c’’est que c’était
trop souvent... ! Au bout de trois mois, je transpirais du
sperme... Du coup, rendez-vous compte, tout le monde me prenait
pour la dernière ! Le problème qu’on soye
putes... c’est pas ça. C’est d’être
la der des ders... !
Cela dit, au bout d’un certain tonnage de sperme avalé,
on est promu forcément ! Alors, je suis devenue adjointe
de la secrétaire principale. Puis, je lui ai succédé.
Pendant ce temps-là, je m’étais mariée
et avais trois enfants. Tiens. Que j’avais pas perdu
le nord. Que ma vie humaine de femme, qu’elle était
respectée dans le droit chemin ! J’en connais
d’autres et des pas mûres qu’elles ont jamais
connu la paix... Enfin, je veux dire, le rangement, quoi...
! Le rangement social. T’as des classes dans un pays.
Un rang, deux rangs, trois rangs... ! Si que t’es dans
le premier, alors, tout va bien. Dans le deuxième,
bon, tu continues à sucer un peu n’importe qui...
Dans le troisième, t’es “persona non grata”...
savoir t’as plus le droit de te gratter quand t’as
chopé des morbacks... ! Sinon, en-dehors des trois
rangs, t’es marginale... et alors... tout est possible...
! Le mini comme le maxi !
Moi, personnellement, c’est depuis que le vingt et unième
siècle a surgi que j’ai pris mon panard ! Le
Modernisme est venu tout d’un cul pour nous éclairer
de ses lampions grands comme le plus grand des spots publicitaires...
! Je me suis adaptée, d’ailleurs, je fais un
autre métier. Beaucoup plus moderne. Je participe à
des films pornos. On est vachement bien payé. Le problème,
c’est qu’on se fait baiser (comme partout ailleurs,
remarquez !) sans capote... ! Alors, ça pose des problèmes
de “sanitaires”... pas vrai ... ? Par ailleurs,
quand je couche pour de vrai avec mon jules, c’est plus
pareil...
J’ai du mal à démarrer... et, surtout,
à conclure... !
Sinon, j’ai tout. La bagnole quat’quat’,
l’appart’ parfumé avec téloche quatre
cent mille chaînes, immeuble de “lusque”
sans concierge, je palpe de la fraîche à la bonne
heure, je jouis finalement d’une manière assez
”strique” et disciplinaire... J’aime ma
mère sauf qu’elle est morte; je plains les pauv’
passqu’izont faim... je pleure parfois... sans que je
sais pourquoi...
Toujours-est-il, que passée la prime jeunesse où
l’amour romantique il est partout... Il faut trouver
une autre solution pour prendre son pied... Etant une femme
moderne, j’ai été très constructive
dans mon imaginaire.
J’appelle mon keum qu’est vachement “bizi”
côté affaires à une heure Z... pour lui
indiquer le moment X... et il me sonne sur mon portable à
l’instant Y... Savoir, quand j’ai glissé
mon petit bigophone dans la fente de ma chatte moulue... La
sonnerie du “bigoff”” me titille tant et
tant que je prends un plaisir sexuel à nul autre comparable...!
J’ai aperçu une vaste poubelle
et, après avoir soigneusement plié la feuille
morte et ridicule... j’ai balancé cette dernière
à sa place... En bon dinosaure moderne potentiellement
menacé d’un cancer de la gorge...
La boucle.
Alexandre Strak, le 12.12.2007
A Moulins - ma demeure désormais.
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