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On bouffait tranquillement. Dehors, il faisait
un froid destructif. J’étais assis côté
fenêtre et m’appuyais le dos contre le radiateur
chaque fois que je commençais à geler. Charley
m’avait invité chez lui, bouffer un bout de fromage
et boire un coup de bon vin. En fait, on avait commencé
par la vodka. En apéro. Apéro qui dura plus
de cinq heures. On avait commencé à siroter
vers quatre heures de l’après-midi. Et, c’est
vers neuf heures environ qu’il daigna enfin amener quelques
morceaux de fromage. Un “calendos” fumant, un
vieux “Roque-très-fort” et plusieurs “chèvre”.
Il déboucha, pour commencer, “un grand cru classé”.
Puis, une demi-heure après, un “bourgogne”
complètement hallucinant. Puis, une heure plus tard
encore, une bouteille de “ bordeaux” de qualité
moyenne. Puis, on finit par siffler deux bouteilles de vin
algérien.
“Le vin algérien, me dit Charley, c’est
un des plus fiables. Et puis, alors, côté rapport
qualité-prix, il est imbattable !”. J’étais
d’accord avec lui. Ayant séché les cinq
bouteilles de picrate, nous allâmes en chercher deux
autres à la station-essence du coin. Comme d’habitude,
nous arrivâmes cinq minutes trop tard, ce qui nous obligea
à supplier le vendeur de bien vouloir avoir l’extrême
gentillesse et l’infinie pitié de nous refiler
deux petites bouteilles bien rouges à travers le hublot,
qui, en principe, n’était ouvert à cette
heure-là que pour encaisser le fric des automobilistes
ayant acheté de l’essence. Le vendeur, nous connaissant,
eut effectivement pitié de nous et nous servit le jus
de raisin.
Nous retournâmes chez Charley, joyeux à péter
de bonheur, séchâmes les deux bouteilles et nous
jetâmes, vers deux heures du matin, sur les restes de
la vodka. Il y avait encore quelque trente centilitres de
“petite eau” dans la boutanche. Nous reprîmes
du fromage et Charley eut la chance de trouver dans un vieux
coin de son frigo un bout de viande froide.
Nous étions donc en train de déguster, un coup
un petit morceau de fromage, un coup un petit carré
de viande tartinée de moutarde, un coup une petite
larmichette de vodka, quand le malheur arriva. Comme je n’arrêtais
pas de m’appuyer contre le radiateur - cette connerie
de vieux radiateur de merde, maudit et puant - celui-ci lâcha
tout d’un coup. J’avais dû faire jouer la
vis dans le mur de plâtre. Un coup en arrière,
un coup en avant. Un coup en arrière, un coup en avant
et cette putain de vis avait lâché prise. J’entendis
soudain un crac, chcrouc, schlaf, vis de la poussière
de plâtre tomber sur le parquet et me jetai, ayant compris
ce qui se passait, sur le radiateur pour l’empêcher
de faire une connerie. Bien m’en prit, un peu plus et
il cassait les tuyauteries qui le retenaient au mur. Sur trois
clous, y en avait deux qui avaient foutu le camp ! Les deux
du haut. “Chiotte !” criai-je. Charley qui était
en train de vider son verre, avala de travers, toussa et me
demanda à travers deux cents postillons : “-
Qu’est-ce qui se passe, Al ?
- Ce putain de radiateur fout le camp, Charley !”.
Comme nous n’avions pas fini de boire et de manger,
nous nous contentâmes de coller la grande table contre
le radiateur afin de l’empêcher de se casser la
gueule.
“- Merde, dit Charley, me voilà dans la mouise
!
- C’est cette putain d’installation à la
con ! Le mec qui a fixé la radiateur s’est pas
cassé le cul, moi je te le dis !
- Ouais, enfin, on verra ça après...”
Vers quatre heures du matin, faits comme des rats, nous décidâmes
de rafistoler l’engin chauffant. Charley avait trouvé
un reste de “ciment à séchage rapide”.
Moi, je tenais le radiateur, et lui, enduisait le trou de
ciment. Et, avant que le “ciment à séchage
rapide” ne sèche, il fallait replanter le clou
soutenant le radiateur dans le trou adéquat.
“-On attend dix minutes avant de planter la vis, o.k.
?
- Non. Cinq maximum, me dit Charley, tout en suant. Il avait
un mal fou à trouver le trou et encore plus de mal
à l’enduire convenablement de ce ciment de merde
qui sèche rapidement.
- Moi, je dirais au moins dix minutes ! répliquai-je.
- Non, non, cinq ça ira !” Puis, il plaisanta
en hurlant de rire : “Deux écoles qui s’affrontent
! Ha, ha, ha, !!!”
En fait, comme bricoleurs, on était vraiment aussi
doué l’un que l’autre. Charley, lui, avait
du mal, le matin, à sucrer correctement son thé
au rhum et moi, j’avais failli une fois perdre un doigt
en essayant de punaiser un poster de Jane Fonda.
Au bout de trois quarts d’heure de souffrance, nous
plantâmes le tout dans le mur (une espèce de
cloison de merde tout en plâtre). Et cela tînt.
Au moins dix minutes. A la onzième minute, pendant
que nous trinquions, le radiateur s’écroula définitivement
sur le parquet, cassant les deux tuyaux (arrivée et
retour d’eau chaude) et inondant le salon. Enfin, une
bonne partie du salon.
“- Merde ! hurla Charley.
- Merde !” répétai-je.
Nous restâmes bouche bée un moment. Puis, je
remarquai : “- Si, au moins, on avait prévu de
remettre la table contre le radiateur.
- Merde ! cria Charley, blanc comme linge. Et puis, aux chiottes,
allez ! reprit-il en se forçant quelque peu à
rire. Oui, allez, aux chiottes, les radiateurs ! Aux chiottes
! On va patauger le reste de la nuit dans de l’eau tiède
et après ? Hein ?” Moi, j’étais
vraiment désolé. “- Hein ? Et après
? Et après !!!” hurla Charley. Ca, Charley, quand
il avait bu, il aimait bien hurler. Nous restâmes assis
sur nos chaises durant encore une demi-heure. Puis, nous nous
posâmes par terre dans la flotte, exprès, histoire
de rigoler connement.
“- Oh, ravissement masochiste ! hurla encore Charley,
le cul dans la flotte.
- M’en parlez pas, monsieur, répliquai-je, l’eau
tiède dans l’anus, il n’y a que ça
de vrai !
- Y a encore de la vodka ?
- Oui, bien sûr. Encore au moins quatre centilitres
!
- Dites-moi, m’interviewa Charley, mon cher bonhomme,
quel effet cela vous fait-il, lorsque vous êtes à
court de substances vitales telles que la vodka par exemple
?
- Quand je manque de vodka, dis-je, je bois du whisky !
- Patate ! Mon cher bonhomme, vous n’êtes qu’une
patate ! Et savez-vous pourquoi ?
- Non.
- Parce que, moi, c’est l’inverse ! C’est
quand j’ai plus de whisky que je bois de la vodka !
- Alors, nous sommes foutus ! criai-je.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Ben, parce que ça veut dire que t’as plus rien
à boire après ces quatre fatidiques centilitres
de “petite eau” de merde !
- Ca, c’est sûr. Et, Gandhi, mon cher ami, ce
bon Mahatma, qu’en pensez-vous, lorsque vous êtes
en manque ? “
L’eau, tiède au départ, nous refroidissait
le cul maintenant.
“- Gandhi, dis-je, a été un grand homme,
malgré ses trente kilos et et ses lunettes plus lourdes
que tout son squelette !”
Puis, Charley me récita un de ses poèmes :
“Lorsque la lune tombera dans la Seine,
Je n’irai point la chercher sous les crachats,
Qui recouvrent notre bonne rivière parisienne,
Plutôt perdre ma bonne et douce Natacha !
Non, non, non, la nuit où le soleil apparaîtra,
Je ne crierai pas au miracle, non mon vieux,
Je resterai ce que je suis, un bon vieux rat,
Et, si le soleil tape trop fort, je me couvrirai les yeux.
Si un jour on m’apporte un grand gâteau,
Un grand gâteau plein de billets de cinq cents,
Ce jour-là, je ne quitterai pas mon radeau,
Oh, non ! je veux couler avec mon navire carrément
!”
Et moi, je répliquai :
“Moi, si on me dit un jour, tout est à toi,
T’as plus qu’à ramasser tout l’or
qu’est sous tes pieds,
Je me baisserai, ramasserai et ce plus d’une fois,
Et, c’est pas pour ça, mon vieux, que je serai
un taré !
Et puis, si un jour... Et puis... Et puis, merde !
Tes poèmes me gonflent, les vers c’est pas mon
fort,
Je te pisse au cul, oh, face de rat mort...”
Et Charley dégueula. Dans la flotte du radiateur.
Nous nous réveillâmes vers midi. La puanteur
qui régnait dans la pièce était assez
agressive. J’avais rêvé de Charlotte -
une belle femme d’une autre époque que j’avais
tringlée à l’âge de dix-sept ans
- et, une fois les yeux ouverts, fus tout étonné
qu’elle soit partie en fumée.
Le plombier, un copain de Charley, arriva vers deux heures
de l’après-midi, un grand marrant-sympa, tout
dégingandé, et eut beaucoup de difficultés
à venir à bout du monstre chauffant.
Pendant qu’il œuvrait, j’avais mis un bon
vieux 33 tours de Tom Waits. Et Tom gerbait de sa voix pourrie
:
“Hey, Charley, I’m pregnant and living on
9th street...”
Autre chose que Sinatra...
Décembre 82 -
- à Paris-Vincennes.
Alexandre STRAK
Les nouvelles
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nu dans la neige
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y la Rosa
Et
pourtant, je touche le sol
Feu
! (Triste conte du pauvre déserteur et de son vieux
cheval)
La Guerre des glands
Hey Charley
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