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Fin de crépuscule. Bientôt la
nuit noire. L’ombre à deux pattes avance, trébuchant
de temps à autre. Il est grand le bougre. Presqu’aussi
grand que Théophraste. Et Théophraste est presque
aussi saoul que l’ombre. L’ombre qui disparaîtra
bientôt, n’est-ce-pas, car il ne va pas tarder
à faire nuit. Théophraste rote et regarde à
sa montre. L’ombre prend la première à
droite. Depuis la rue St-Charles qu’il la suit cette
putain d’ombre. Il prend également la première
à droite. Juste à temps pour apercevoir l’ombre
en train de s’engouffrer dans un porche. Il presse le
pas. “Faut que je le coince avant qu’il rentre
dans la piaule!” En quelques secondes, il a franchi
le seuil du n°14 et à bondi sur Samson, alias l’ombre.
Celui-ci lui glisse entre les ongles et attaque l’escalier
d’un pas affolé. Théo le rattrape par
le talon de sa botte droite, lui fait un croche-patte de la
main gauche. Samson s’écroule, se retourne, reconnaît
Théophraste, et, étonné, reçoit
un coup, puis deux,puis trois et quatre, un peu partout sur
et autour de la tête. Il s’évanouit ; Théophraste
l’achève sans sourciller à coups de pétard
muni de silencieux.
Dehors, la nuit s’est installée,
une ou deux étoiles par-ci par-là. Demain, il
fera beau. Théophraste range le portefeuille de Samson
dans la poche intérieure de son veston en pressant
le pas vers le bistrot le plus proche. Puis se ravise... Rue
Lecourbe, y a son pote Achille qui crèche au premier
du numéro cent et quelques.
Il grimpe les marches en rotant une ou deux
fois et applique son index croûté de sang sur
la sonnette. Achille, après avoir traîné
la patte à la manière d’une momie, lui
ouvre et le dévisage d’un air abruti, genre je-t’-attendais-pas-mais-puisque-t’-es-là-vas-y-pénètre-dans-ma-demeure.
Achille s’est recouché dans
son canapé. Théophraste, toujours debout, lui
lance : “Ca va pas ?
- La tronche...
- D’accord...
- Pose-toi.” Il sue sous les couvertures. N’a
jamais supporté les gueules de bois, le père
Achille.
“- Où ?
- Si t’es trop con pour trouver un tabouret, t’as
qu’à t’asseoir sur la cuvette des chiottes...
C’est la deuxième à droite...
-J’connais... Mais, j’ai pas envie de chier...”
Il va chercher un tabouret en plastique et
le monte.
“- Well, fait Théophraste, à
part ton cerveau en bouillie, comment ça va ?
- Mal !
- Complètement ?
- Tout à fait.
- C’est bien...” Un ange passe. Achille reprend
“-Qu’est-ce que tu branles dans le quartier ?
- Business.
- Quel genre ?
- Genre business. Affaire. Boulot.
- Sale boulot ?
- Ouais... D’ailleurs, j’ai oublié de me
laver les mains, dit-il en regardant son index rouge-cradingue.
Un autre vieil ange passe... Tout doucement...
“-Ah ! râle Achille, j’ai
pas une tune... bordel ! Même pas de quoi me payer une
canette de mousse !
- J’ai mieux, lui lance, en même temps qu’une
flasque de vingt centilitres de scotch, Théophraste
le généreux. Achille manque de la recevoir sur
le coin de la barbe.
- C’est quoi ?
- Vas-y, soigne-toi, j’en ai une autre. “Effectivement,
l’autre flasque est bientôt entre ses doigts crochus.
Achille ses jette goulûment sur l’eau bénite.
Quelques gouttes de scotch dégoulinent le long de son
menton.
“- Ca va mieux ?
- Pas encore,” répond Achille en se replantant
le biberon dans la gueule.
°_°_°_°_°_°
Une heure s’est écoulée
gentiment. Achille observe : “-Heureusement que t’es
allé chez les ratons chercher une “king size”,
parce que ton biberon d’avorton, t’avoueras...
- Crache pas dans la soupe, le rouquin ! Il t’a quand
même ramené sur terre, mon biberon. !
- A charge de revanche, s’exclame Achille, hein, “la
mauvaise herbe” ?
- Arrête de m’appeler comme ça, y’a
pas qu’la mauvaise herbe qui pousse...”
Achille rit. Il est un peu gai comme dirait
le tout-venant.
“- T’as l’air friqué, reprend-il,
hein ?
- J’ai pas que l’air... Je viens de récupérer
un total de près de six cents sacs.
- Bravo !
- C’est du pognon qu’on m’avait chouravé,
tu sais, alors, j’ai fait que de la récupération,
quoi !
- Passe-moi la seringue...” Théophraste lui donne
la bouteille de scotch. Après un temps, il enchaîne
: “Samson, tu connais ?
- Le mec à Dalila, bave Achille, béatement.
- Pas vraiment, non.
- Ah ?
- Emile...
- Ah, le grand gland, là !
- Ouais...
- Encore une mauvaise herbe ç’ui-là !”
Théophraste sort le portefeuille de
sa poche.
“-Tu vois c’t éventail
?
- Ouais... Il a l’air plein...
- Sûr. En outre, il m’appartenait avant qu’Emile
me le taxe.
- Y’a quoi dedans ?
- Le trésor de la mère maquerelle.
- Suzy ? C’est le total de ce que vous avez gaulé
aux volets clos de la rue Belhomme ?
- Exact. C’t enculé de Samson se l’est
adjugé pendant que je pionçais à la mansarde,
la nuit qu’a suivi le casse. L’enfoiré...
Mais, ce soir, je l’ai retrouvé.
- Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?
- Oh, pas grand chose. Je l’ai refroidi avec ça.”
Il sort son jouet silencieux.
“-Ouaouh ! fait Achille. Où
t’as chouré ça ?
- C’est mon beauf’ qui me l’a cédé...
- Moyennant combien ?
- Cher.
- Fais voir...” Théophraste lui passe le flingo.
°_°_°_°_°_°
Deux ou trois autres cadavres d’origine
écossaise sont venus s’ajouter à la flasque
et au premier “grand format”. Théo était
passé à la station-essence qui reste ouverte
jusqu’à minuit. Il est maintenant assis par terre,
adossé à l’armoire et raconte une suite
de sornettes :
“-Tu vois, le rouquin, moi “ce
que” je rêve, c’est de ramasser un pack
de cinq-six bâtons, pas plus. Histoire d’avoir
de quoi me payer une roulotte à saucises-frites...
Pas plus, je déconne pas ! J’en ai marre de barouder
sous les étoiles sans jamais oser lever la tête
pour les regarder. C’est beau les étoiles. Y’en
a plein en ce moment... que si j’avais un petit commerce
propre, je pourrais même récupérer ma
petite Lisette... La salope ! Elle m’a largué
comme un kleenex plein de morve... Parce que, côté
tunes, justement, j’assurais pas tous les soirs. Toutes
des chiennes...!” Achille, reluquant le pétard
aphone, le coupe : “-Il est chargé tu dis, ton
crache-flammes ?
- Ouais. Joue pas trop avec. (Un temps.) Quand j’étais
môme, tu vois, d’ailleurs, à c’t’
époque-là, on se connaissait déjà,
j’rêvais qu’d’un truc...” Achille
pointe l’arme sur lui. “-Me montre pas du canon
comme ça... Dégage ça !
- Continue, continue, c’est beau ce que tu gerbes...
dit calmement Achille, avec juste deux perles de bave au coin
des lèvres.
- Qu’est-ce tu branles ?
- T’as fini ?
- Quoi ?
- Tes rêveries...
- Non, je... Qu’est-ce...” Le crache-flammes explose.
Une fois, deux fois, trois fois. Le Théo reste collé
à l’armoire, après avoir renversé
son verre.
Un peu angoissé quand même,
malgré son cerveau délatté, le père
Achille traîne le cadavre jusqu’au grand placard,
l’y couche confortablement, lui balance le flingo sur
la poitrine et retourne dans le salon.
S’habille, se rince les yeux et va
faire un gueuleton dans un restal “24 sur 24”
avec le pognon de la mère maquerelle.
Il revient vers quatre heures, trois bouteilles
un peu partout dans les mains. S’assied à la
grande table du salon, et, en riant connement, complètement
anéanti par l’alcool et la bouffe, il se met
à faire des réussites avec les billets de dix
sacs restants.
°_°_°_°_°_°
Il lui avait bien semblé pourtant
que la porte du placard avait bougé à un moment
donné. Ouais, il lui avait bien semblé...
°_°_°_°_°_°
Lorsqu’il relève la tête
à cinq heures moins cinq, c’est pour la dernière
fois. Il a juste le temps d’apercevoir Théophraste,
oui, THEOPHRASTE, debout, qui le mate d’un air redoutable,
sa chemise rouge de sang. “Bordel”, il était
pas...” Le silence de la nuit n’est pas rompu
par le silence du flingo qui crache ses deux dernières
bastos. Non, il était pas, le père Théo...
°_°_°_°_°_°
Après avoir ramassé les billets
traînant sur la table, Théo se dirige vers la
porte... Mais, trois balles dans la carapace, c’est
pas rien. Il se fait une sorte de croche-pied tout seul comme
un grand, joue à la marelle deux-trois instants et
s’écroule sur le parquet. Les billets se répandent,
le pétard chute, et, peu de temps après, le
soleil se lève.
Pas pour tout le monde.
°_°_°_°_°_°
Le corps de Samson fait hurler la concierge
du 14 dès six heures du matin. Ceux d’Achille
et de Théophraste pourrissent encore à l’heure
où j’écris...
La guerre des “glands”, mon pote...
!
Paris 16 - Mars 31, 1984
Alexandre STRAK
Les nouvelles d'Alexandre
Strak :
Allô
La
Boue
Coeur
nu dans la neige
Django
y la Rosa
Et
pourtant, je touche le sol
Feu
! (Triste conte du pauvre déserteur et de son vieux
cheval)
La Guerre des glands
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