|
|
FEU
!
(Triste
conte du pauvre déserteur et de son vieux cheval)
|
Une terrible guerre civile ravageait et divisait
le pays. Le divisait en deux. Ou à peu près.
Trente-six départements de quinze mille personnes environ
contre trente-deux départements de quinze mille personnes
également. Soit, au total, 540.000 contre 480.000.
Environ. Et puis, bon, d’un côté comme
de l’autre, il n’y avait pas que des fanatiques.
Il y avait dans les deux camps, les chauds - à savoir
la majeure partie de la population - , les tièdes -
une petite minorité - et les “quelque peu froids”
- officiellement inexistants. Les soldats représentaient,
dans un camp comme dans l’autre, environ 40% de la population.
C’est-à-dire 216.000 côté nord du
pays contre 192.000 côté sud. 216.000 fachos-machos
complètement entêtés à faire régner
leur ordre sur la totalité du pays contre 192.000 tordus
qui ne croyaient qu’en la paix et avaient décidé,
suite à cette croyance, de la défendre “à-coups-de-fusils-nom-de-Dieu-après-tout-si-on-nous-y-oblige
!”
Donc, une terrible guerre civile ravageait
et divisait le pays... Par cette saloperie de merveilleux
après-midi de début septembre où le soleil
se fendait la gueule à tout casser et où quelques
insectes répondaient joyeusement par des “cri-cri”,
“crou-crou”, “tzik-tzik” aux chansonnettes
enjouées d’une dizaine d’oiseaux, tout
petits, genre moineaux ou autres têtards à ailes,
Djingo fut éveillé, soudain, pour la troisième
fois. Mais, cette fois-là fut la bonne. Son premier
éveil, c’est son cheval, “Vieille Crotte
de Nez”, qui l’avait provoqué en lui marchant
involontairement sur le gros orteil gauche. Le deuxième
éveil avait été causé par un mauvais
rêve. Quant au troisième éveil... Aïe
! Il ouvrit les yeux assez brusquement, suite au coup de pied
qu’il venait de recevoir dans la cuisse gauche, fut
aveuglé par mille et un rayons de soleil et réussit
au bout de quelques instants à distinguer trois silhouettes
bipèdes...
Il dormait dans le pré qui entourait
largement son petit ranch familial que papa-maman s’occupait
d’entretenir l’après-midi, et lui , le
matin, depuis tout de suite après le déjeuner,
c’est-à-dire quatorze heures. Il avait soufflé
deux fois dans son harmonica avant de s’assoupir complètement
à côté de son quadrupède préféré,
“Vieille Crotte de Nez”. C’était
la fin de l’été et fallait en profiter.
Digérer en faisant la sieste sous un chêne un
bon vieux cassoulet bien lourd et bien arrosé de picrate
rouge-épais ne serait plus possible d’ici un
mois à peine.
Les trois salopards le regardaient d’un
méchant oeil. “Ils ont dû me faire un sacré
bleu à la cuisse” pensa-t-il. Il ne comprenait
pas très bien et leur lança : “- Je suis
chez moi, ici. Ce sont mes terres. Que voulez-vous ? Et, d’abord...
- Ferme ta gueule et lève-toi presto ! répliqua
la plus grosse des silhouettes - qui était au centre
par rapport aux deux autres.
- Sachez, continua Djingo, que vous êtes les bienvenus
chez moi, qui que vous soyez, mais enfin, tout de même
!
- Lève ton cul, t’a dit le capo’ ! grommela
une deuxième silhouette - celle de gauche.
- Le capo... ? Le capo... ? Le capo... RAL !?!” angoissa
vivement Djingo. C’étaient des soldats. Leur
uniforme ne trompait pas. Des soldats de sa région,
d’ailleurs. Du Nord. Des F.M. (Fachos-Machos).
“- Debout, feignasse, on t’emmène !”
hurla la silhouette de droite. Ils étaient, bien sûr,
tous les trois armés jusqu’aux dents et Djingo
aurait eu bien tort de vouloir leur résister. Ce qu’il
se garda de faire, inutile de le préciser.
C’est ainsi qu’il se trouva enrôlé
dans les forces militaires du Nord. On lui donna de grosses
bottes trop petites pour lui, un pantalon quelque peu exigu,
une veste en cuir par six endroits déchirée
et un énorme sabre rouillé dont il ne sut que
faire pendant longtemps. Il demanda à ce que l’on
veuille bien lui faire une faveur immense, à savoir
: emmener son cheval avec lui. “On” hésita.
Il expliqua que “Vieille Crotte de Nez” pouvait
faire un excellent cheval de combat, ce qui était visiblement
grotesque, vu l’allure de la pauvre bête qui avait
déjà beaucoup de mal à supporter son
propre poids. “On” accepta quand même, parce
que “on” était con comme un balai. “On”,
c’était l’adju... “dents de la mer”
qu’on l’appelait, parce qu’il avait une
mâchoire, mon pote, bonsoir. Et, comme tout adjudant,
de la mer ou pas, il se devait d’être royalement
et foncièrement crétin, et, par conséquent,
accepta “Vieille Crotte de Nez” dans ses troupes
de combat. Et Djingo partit pour le champ, pieds nus, ses
godasses trop petites autour du cou, en essayant tant bien
que mal de sortir un air mélancolique de son harmonica.
Le soir, autour du feu de camp, ça
discutait dur entre les bidasses - ils étaient tous
enthousiastes. Ils avaient tous hâte de bouffer du “sudiste
coulant”; S.C. en termes purement militaires. Djingo,
lui, pendant que les autres s’écoutaient hurler,
regardait tristement “Vieille Crotte de Nez” qui
ne comprenait rien à rien.
Le lendemain, son compagnon de marche fut
un certain Léopold qui lui tint la jambe d’une
façon inouïe. Djingo, malgré tous ses efforts
pour ne pas l’écouter, entendait tout de même
des bribes de conneries : "...Quelle belle journée,
aujourd’hui... Demain, ça va cogner dans les
tranchées, mon pote. Il a l’air fatigué
ton cheval. T’es d’où, toi ? Ah ! Les S.C.,
toutes des salopes ! Mais alors, moi, ces mecs-là,
ils me font pas peur ! Ils me font bander plutôt ! Il
a l’air assez vieux ton cheval... Pourquoi tu mets pas
tes godasses aux pieds...? Parce que, moi, les S.C., je les
nique par les narines...! Tiens, t’as un harmonica !
Un harmo-niqua-niqua ! Ha, ha, ha ! Il est vraiment nase ton
cheval ! Il se fait des croche-pieds sans arrêt... Les
S.C., ah, la, la ! Avec ma quéquette, j’en prends
seize à la fois ! Il est malade ou quoi, ton cheval
? Je vais tous les niquer les S.C. ! TOUS ! Tes godasses aux
pieds... Ca va cogner, mon pote, pas besoin de fusil ni de
sabre. La quéquette, ça suffit ! Toutes des
salopes... L’a l’air fatigué, ton cheval.
L’a l’air vieux, l’a l’air malade...
Croche-pied... Sans arrêt... Tous ! Tous... Tous...”
Vraououm !!! Léopold venait d’exploser; tout
le monde se coucha par terre. Une attaque aérienne
complètement inattendue de l’ennemi. “Les
S.C. ! Bordel ! Planquez-vous ! Dans les fourrés !
La vache ! Bande de salauds ! Me fous pas tes pieds dans la
gueule ! Couchez-vous ! Au secours ! Help !... etc...”
Djingo tira vivement sur les rênes
de “Vieille Crotte de Nez” et se planqua dans
un petit fossé en se bouchant les oreilles. Il passa
ainsi quatre bonnes heures, “Vieille Crotte de Nez”
couché sur lui. Voyant que tous ses “camarades”
étaient, soit morts, soit encore inertes, couchés
par terre, coincés par l’effroi le plus total,
il monta sur la carcasse de son vieux compagnon et se tira
le plus vite que les pauvres jambes de “Vieille Crotte
de Nez” le lui permirent.
Le lendemain, il fut rattrapé. Treize
soldats des forces “F.M.” avaient survécu
au bombardement des “S.C.”. Ils le réveillèrent
à coups de botte dans les reins, l’accusèrent
de désertion, le jugèrent aussi sec, l’attachèrent
à un arbre et tuèrent à coups de sabre
rouillé “Vieille Crotte de Nez” qui gémit
à peine. Puis, firent rôtir son cheval et le
mangèrent. Djingo pleura. A longues et chaudes larmes.
Depuis l’âge de huit ans, son meilleur pote, ç’avait
été son cheval. Il en avait vingt à présent.
Douze ans. Douze ans, c’est pas rien. Quelques-uns des
“F.M” vinrent lui rire au nez, puis, d’un
commun accord, décidèrent de le fusiller après
la digestion.
Au moment où ils pointèrent
leurs fusils, on entendit un galop terrible. Une cinquantaine
de cavaliers “S.C.” Ils tirèrent dans le
tas. Le combat fut bref. Les “F.M.”, complètement
surpris, furent trucidés de la plus prompte manière.
Djingo fut détaché peu de temps
après. On le questionna. Qui es-tu ? Djingo. Comment
te nommes-tu ? Djingo. Ton nom de famille. Djingo. Qu’est-ce
que tu fais avec les “F.M.” ? Je ne sais pas.
Hein ??? Sont venus me chercher y a deux-trois jours, je les
ai suivis par force et puis, dès que j’ai pu,
je me suis tiré ! Bien. Mais, t’es quand même
du Nord ? J’en sais rien. Je suis du ranch de mes parents
qu’est pas loin d’ici. Il s’appelle ? S’appelle
pas. Se situe où ? Dans la région du grand marécage
bleu. Dans le Nord, dans le Nord. Peu importe, nous on est
des mecs cool, des “S.C.”. On bouffe pas du déserteur
! Djingo fut ravi.
Le soir, il dîna avec eux, autour du
feu, d’un bon sanglier rôti, parla de vertes plaines
et de ciels azurs et échangea quelques blagues avec
la plupart des “S.C.”. D’ailleurs, après
le repas, en allant se coucher près de la selle de
feu “Vieille Crotte de Nez” - qu’il garderait
désormais toute sa vie, en souvenir - il décida
de ne plus appeler les soldats sudistes “S.C.”...
C’étaient des gens cool, c’est tout. Vrai,
merde, ils lui avaient sauvé la peau, l’avaient
nourri, lui avaient souri. Et se foutaient éperdument
de ses origines. Il dormit bien et profondément, cette
nuit-là.
Se réveilla dans une forme splendide
et se trouva, à peine debout, nez à nez avec
un petit tordu de cent kilos par un mètre cinquante-cinq
- plutôt trapu donc; parce que pas obèse, tout
en muscles au contraire - qui ne lui sourit pas et lui dit
de s’asseoir. Djingo s’assit. Le trapu lui expliqua
en bafouillant et en bégayant que les autres avaient
été obligés de se tirer, mission spéciale
oblige, à cent bornes de là, et qu’ils
seraient de retour en fin de journée. Il avait à
peine fini sa phrase qu’une trentaine de cavaliers apparut
au loin, auréolée quelque peu par une centaine
de kilos de poussière. Moins d’une minute passa
avant que Djingo ne put distinguer certains cris affolés
poussés par les cavaliers qui étaient tous des
“S.C.” - pardon, des mecs cool. Ils hurlaient
: “Chiotte de bordel de merde, de merde de bordel de
chiottes ! Les “F.M.” ! Ils sont partout !”
Djingo prit peur ainsi que le petit trapu - qui ressemblait
d’ailleurs étrangement à Léopold,
si ce n’étaient les bégaiements et divers
autres défauts de prononciation. Le trapu se jette
donc sur son fusil, se couchant presque dessus. En attendant
l’apparition de l’ennemi. Djingo, lui, prit ses
jambes à son cou. Et courut. Vite. Vite. Merde, ça
va pas recommencer. Vite ! Faut que je me planque ! Font tous
chier avec leurs bagarres !
Après une tuerie absolument indescriptible,
les “S.C.” gagnèrent le combat et se retrouvèrent
à quatorze survivants - dont le trapu. Ils n’eurent
pas longtemps à chercher avant de trouver Djingo, à
deux kilomètres du champ de bataille, assoupi au pied
d’un chêne. Ils le réveillèrent
à coups de tatane.
C’est ainsi que Djingo se retrouva
ficelé à un vieil arbre pourri. Le trapu était
à côté de lui qui le gardait... Les “S.C.”
l’avaient quelque peu malmené et il avait du
mal à parler sans faire éclater une de ses plaies.
Le crépuscule arrivait à grands
pas et il demanda au trapu en faisant gicler sa lèvre
inférieure : “-Pourquoi vous m’avez attaché
?” Le trapu répondit dans son jargon de bafouilleur
: “- Hagu-gueule ! Halaud ! Halaud-halaud !
- Pourquoi ? Je pensais que... Eh non, vous êtes tous
pareils, au Nord comme au Sud !
- Ha gu-gueule ! Halaud ! Hétété qu’un
zéserteur ! Pourri, halaud, tu pues, ha gu-gueule !!!
- Ouais, tu te rends pas compte, vous agissez comme vos ennemis,
les “F.M.”. Eux, ils veulent la bagarre, mais
vous, vous voulez la paix !
- Haut he zéfendre ! De Dieu ! Et à houps de
fusils hi on, hi on... blige !”
Le crépuscule arrivait à grands
pas et il demanda au trapu en faisant gicler sa lèvre
inférieure : “-Pourquoi vous m’avez attaché
?” Le trapu répondit dans son jargon de bafouilleur
: “- Hagu-gueule ! Halaud ! Halaud-halaud !
- Pourquoi ? Je pensais que... Eh non, vous êtes tous
pareils, au Nord comme au Sud !
- Ha gu-gueule ! Halaud ! Hétété qu’un
zéserteur ! Pourri, halaud, tu pues, ha gu-gueule !!!
- Ouais, tu te rends pas compte, vous agissez comme vos ennemis,
les “F.M.”. Eux, ils veulent la bagarre, mais
vous, vous voulez la paix !
- Haut he zéfendre ! De Dieu ! Et à houps de
fusils hi on, hi on... blige !”
C’est un des gars les plus sympas de la bande des mecs
cools qui commanda : “FEU !”
Djingo ne sentit presque rien.
Il avait été comme anesthésié
par la correction qu’on lui avait infligée.
Un écureuil fit la grimace et changea
d’arbre.
“- De Dieu ! Et à houps de fusils
hi on, hi on... blige !”
FIN
Nuit blanche à Vincennes / Octobre 82
Alexandre STRAK
Les nouvelles d'Alexandre
Strak :
Allô
La
Boue
Coeur
nu dans la neige
Django
y la Rosa
Et
pourtant, je touche le sol
Feu
! (Triste conte du pauvre déserteur et de son vieux
cheval)
|