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ET
POURTANT JE TOUCHE LE SOL...
Le
trentième anniversaire de la première
nouvelle d'Alexandre Strak
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Première partie :
LE BLED DE MES DEUX
J’allai vers la fenêtre en titubant
et tirai les rideaux. Le jour était là. C’était
le matin. Il devait être huit heures à peu près.
J’ai toujours aimé le matin. Mais, ce matin-là,
je n’en avais rien à foutre du matin. Ni de l’aurore,
ni de l’aube, ni de rien. J’admirai le paysage
de la banlieue parisienne. H.L.M. et compagnie. Très,
très émouvant. A vous faire pleurer d’émotion.
C’était beau. Cela me fit penser à la
cuvette de mes chiottes quand elle est pleine. D’ailleurs,
j’étais tellement heureux ce matin-là
que tout était laid. J’avais toujours sa merveilleuse
forme de rêveur alcoolique et rachitique. Je regardai
un peu plus loin, au-delà des bâtiments sinistres.
Entre deux H.L.M., on pouvait voir un bout de ciel. Et, tout
d’un coup, je l’aperçus. Tout là-bas,
derrière cette grosse merde qu’on appelle horizon
et entre deux rayons de cette grosse chiasse jaune qu’on
appelle soleil, y’avait le bled de mes deux.
Elle était en train de me peigner.
Des cheveux blonds pas possibles. Quelquefois, j’en
revenais pas d’avoir pu me sortir une fille comme elle.
Moi, je me levais et je commençais à m’habiller
quand, arrivé au froc, je me mis à la regarder.
Quelle tête, bon dieu ! C’est sa tête que
j’aimais, son cul, j’en avais rien à foutre
! Un pif du tonnerre planté dans visage si doux, si
doux, qu’il vous fait devenir fou. Fou, parce que vous
savez plus quoi en faire de ce visage. Vous avez envie de
le bouffer. Et puis, quand vous allez pour mordre, vous vous
dites que vous devenez complètement flippé.
Vous vous rendez compte que ça se bouffe pas ces trucs-là,
que ça se regarde et que ça fait rêver,
ça fait exploser l’imagination, enfin, je ne
sais pas comment dire... C’est
à ce moment-là que je me surpris en train de
lui dire pour la première fois : “-Fifille, je
crois que... je crois bien que je t’aime... Je suis
désolé... Vraiment, je... Je sais bien, c’est
con ce que je dis là, c’est des trucs tellement
usés, tellement galvaudés - à tel point
que même le mot “galvaudé” est devenu
galvaudé - genre “je t’aime, ne me quitte
plus jamais, je t’aimerai toute ma vie etc, etc.”
Ça faisait six mois qu’on couchait
ensemble et j’avais jamais osé lui dire ça.
Je pensais que ce serait pas réciproque et puis que
dans tous les cas c’était pas le genre de fille
à qui il fallait gerber des trucs pareils.
Elle me regardait, le peigne dans la main droite. Moi, j’avais
un genou à terre, je ne sais même plus pourquoi.
En tout cas, c’était con comme position. J’osais
pas trop la regarder, j’avais la tête baissée
et je lui sortais mes vannes sur l’amour d’une
voix timide qui demandait pardon.
“-Tu sais, au début, quand je
venais juste de te connaître, repris-je, j’avais
pas les mêmes sentiments pour toi. Je t’aimais
bien, je couchais avec toi et puis, point final. Même,
avant de sortir avec toi, je te trouvais pas à mon
goût ! Tu te rends compte ? Pourtant, y’a pas
besoin de te regarder pendant trois ans pour vois que t’es
une chiée nana. C’est vrai, qu’est-ce qu’on
peut être con quelquefois... Remarque, j’ai quand
même vite changé d’avis. Et, tu vois, petit
à petit, je me suis attaché à toi...”
J’avais mal au genou; “Tu m’en veux pas,
dis ?
- Pourquoi, je t’en voudrais, t’es libre de m’aimer.
- Et toi, t’es libre... eus-je la connerie de commencer
à lui demander.
- Quand ? Ce soir ? plaisanta-t-elle.
- Non, non, tu sais, je ne te demande rien en échange.
Je ne sais même pas pourquoi je t’emmerde avec
ma sentimentalité serbo-turque à la con.
- Tu causes bien, continua-t-elle sur le même ton. Elle
se foutait de la poudre sur la gueule maintenant.
- Dis, réponds-moi, insistai-je, tu m’en veux
pas d’être con ?
- Pourquoi ? Pourquoi, petite tête ?
- Ben, je ne sais pas... J’ai pas envie de te faire
chier, tu sais.” J’étais toujours dans
la même position débile. Elle cessa de se maquiller,
s’approcha de moi : “-Petit con, je m’en
doute bien que tu tiens à moi et je tiens à
toi aussi. Seulement, ça, tu vois, c’est des
trucs qui se disent pas... C’est des trucs qu’on
voit, qu’on sent dans l’air, comme ça...
Si on commence à se le dire, on s’en sort plus.
On en arrive très vite à se le dire comme on
dit :”bonjour”, “bonsoir”, “merci”,
“bon appétit”, “passe-moi le sel”,
“passe-moi le zob” etc. Tu comprends ?
- Oui, oui, justement, je sais tout cela, m’empressai-je
de répondre, c’est pourquoi je suis gêné...”
On était chez moi, dans mon deux pièces, au
dix-huitième sans ascenseur (il était toujours
en panne, ce con !).
Trois semaines plus tard, on se trouvait au paradis. Oui,
je dis bien au paradis. Entre deux petites montagnes, de la
neige partout (c’était l’hiver), et quelques
petites bicoques seulement, histoire de donner un nom à
un petit bled paumé dans la nature. Mois, ce bled,
je l’appelai “le bled de mes deux”. Son
vrai nom, je m’en souviens même plus.
Oui, on était là, comme par
miracle, parce que sa grand-mère avait eu la bonne
idée de crever et de laisser à Cassandre (c’est
comme ça que je l’appelais ma moitié,
son vrai nom c’était Paulette, je le trouvais
trop débile !) un petit héritage chouette. Une
baraque où on servait à boire, un troquet quoi.
On avait engagé une vieille indigène pour faire
le boulot et nous, on se la coulait douce, ayant un minimum
de blé grâce à ce commerce pour pouvoir
bouffer.
Oui, c’était parti comme ça. Un jour,
Cassandre me téléphone et me dit :
“- Allô, c’est toi ?
- Oui, c’est moi. C’est toi ?
- Oui, c’est moi.
- Qu’est-ce que tu deviens depuis samedi ? Tu me manques...
Cinq jours sans toi...
- Y’a ma grand-mère qui vient de mourir.
- Merde, je suis désolé pour toi.
- Te désoles pas trop, j’ai hérité
d’un truc qui peut être chouette.
- Ah, bon ? Quoi ? A part son dentier, je vois pas ce qu’elle
a pu te laisser.
- Mais non, connard, un café.
- Et c’est pour me dire ça que tu me téléphones.
Bois-le toute seule ton “express”,
- Petite tête !
- Mais, dis-donc, au fait, de quelle grand-mère il
s’agit ? Paternelle, maternelle, fraternelle...
- C’est la mère de mon père...
- Ah, bon, je comprends. Non, parce que, moi, je croyais que
c’était l’autre... Alors, je me demandais
ce qu’elle pouvait bien te laisser en héritage.
- Non, non, c’est Agathe.
- Ah, bon, d’accord... Je comprends aussi pourquoi t’as
l’air si peinée.
- Oh, ben, tu sais, je vais pas pleurer.
- Quand même, elle est sympa, et d’ailleurs, elle
a toujours été sympa avec toi...
- Ouais, je sais bien. Mais, tu sais elle avait près
de quatre-vingt berges, alors... Il faut bien crever un jour.
- Tu devrais avoir honte, vilaine petite fille indigne.
- Ouais, j’ai honte, j’ai honte. Bon. Passons
aux choses sérieuses. Ce troquet, et ben il se trouve
dans les Alpes.
- Ouais et ben ?
- Ton rêve, non ? La nature, loin de la merde parisienne,
à l’air pur, nous deux tout seuls... En plus,
c’est le mois de janvier, y’a de la neige.
- Merde, merde, merde, mais c’est génial ce que
tu me dis là !
- Un peu pépère, un peu ! alors, bon, voilà
le programme. Tu lâches ton théâtre à
la con, ton ciné aussi, tu nous fait plus chier avec
ça, hein, acteur à la manque ? Et moi, je lâche
mon boulot de maquilleuse à la con et on se casse dans
la verdure, o.k. ?
- Attends, attends, que je me concentre.
- Pourquoi faire ?
- Ca y est, je suis concentré. Non, je rêve pas.
Tu vois, là, je suis en train de me pincer le cul pour
essayer de me réveiller, mais rien à faire,
faut croire que je dors pas.
- Mais non, tu dors pas, pédé ! Allez, viens
chez moi vite fait, on va revoir tout ce programme en détails.
- J’arrive, Cassandre de mon cul, pardon de mon cœur
! J’accours ! Je t’embrasse un peu partout et
je raccroche, salut !
- Salut !
Et c’est maintenant que je commence
à flipper. Oui, parce que, merde, c’était
chouette quand j’y pense. Tellement chouette. On se
marrait comme des fous. On vivait quoi. Enfin, on vivait.
Ca faisait longtemps que j’en avais marre de Paris et
de mon boulot débile : faire la pute pour un petit
cachet de rien. Et en plus, pour pouvoir bouffer à
ma faim, fallait que je travaille à côté,
parce que le métier d’acteur ça nourrit
pas son homme. Malgré tout, y’a un truc qu’il
faut dire, c’est qu’au moment où on allait
se barrer à la montagne, Cassandre et moi, j’ai
eu une proposition intéressante pour un feuilleton
de télé (débile bien sûr, mais
qui aurait pu me nourrir et me faire connaître un peu
; mais j’étais tellement emballé à
l’idée de respirer de l’air pur, l’air
de la montagne et celui de Cassandre, que j’ai tout
laissé tomber. Je l’ai envoyé chier le
mec de la télé. D’ailleurs, la télé
et moi, on a jamais été de grands copains. Je
la regarde une fois par an en moyenne, tellement je suis foui
d’elle. Alors, jouer pour un truc pareil, finalement,
hein ?
Oui, je flippe comme un fou quand je pense que mon petit bled,
ben, maintenant, je peux me le foutre où je pense !
J’ai tout gâché. Tout foutu en l’air.
Parce que je suis trop con. Trop con, trop con ! TROP CON
!!! Bordel de merde de border de merde !
“- Allez, bois un verre, vieux frère...
- Ta gueule, toi ! Fous-moi la paix, casse-toi !
- Mais, je ne peux pas me casser, vieux frère. Toi,
tu es moi et moi, je suis toi...
- Pauvre con !
- Merci.
- De toute façon, mon verre, je le boirai. Je suis
peut-être déjà super-bourré, mais
ça ne m’empêchera pas de boire un verre
de plus ! O.K. !
- O.K. O.K.”
La neige ! la neige, bon dieu ! Qu’est-ce
que j’aime ça, la neige. On se lançait
des boules de neige dans la gueule. On se traînait dans
la neige. On en bouffait de la neige. Et puis, on était
heureux. Faut dire. Vraiment heureux. C’est la seule
période de ma vie, d’ailleurs, où je me
suis senti vivre. Imaginez un peu le matin, là-bas.
Non, mais, imaginez ! C’est le silence. Vous sortez
du lit, vous vous sapez, vous réveillez pas la Cassandre,
faut la laisser dormir, vous descendez dans le troquet, vous
prenez un petit café, vous sortez... Et là,
le miracle ! Les sapins recouverts de neige, les montagnes,
l’air pur... Vous préparez un petit déjeuner
super et vous portez le tout dans la piaule. Vous réveillez
tout doucement la Cassandre en mettant l’Adagio d’Albinoni.
(L’Adagio d’Albinoni, bordel ! J’arrête
pas de l’écouter en ce moment.) Elle ouvre ses
yeux, qu’est-ce que je vous dis, ses diamants, vous
fait un petit sourire matinal. Vous l’embrassez un coup
et vous lui servez la bouffetance au lit. Et vous bouffez
avec elle.
Ca craque, ça craque ! Ca craque dans
ma tête ! La baraque craque et moi avec... Je vais aller
gerber, après ça ira mieux. J’ai encore
dépassé la dose. J’ai trop bu. Je vais
aller gerber. Après, je pourrai reboire. Où
sont les chiottes, où sont les chiottes ? Faut dire
que je ne m’y retrouve pas encore très bien dans
ce studio pourri. C’est celui d’un copain. Il
me l’a prêté parce que je savais plus où
aller crécher. Plus de ronds. Lui, le copain, il fait
son service militaire en ce moment. Une, deux ! Une, deux
! Alors, le studio, ben je l’occupe pendant que lui,
il se fait enculer par les caporaux de France.
Allez, deux doigts dans la gueule et je gerbe. Après,
je pourrai reboire. Allez, un petit effort ! J’ai toujours
eu horreur de dégueuler. C’est terrible. Mais
quand il faut, il faut ! Et vlan ! Un petit dégueulis
pour maman ! Allez, encore un petit pour papa. Et un grand
pour Cassandre ! Encore un petit coup ? Non ? Ca y est. Le
supplice est terminé. Ah ! Ca va mieux. Je me sens
presque bien.
“-Eh ! vieux frère...
- Va chier.
- Vieux frère...
- Quoi ?!!!
- Avant de reboire, bouffe un petit coup, sinon tu vas pas
tenir...
- Qui te parle de tenir ? Qui te dit que je veux tenir ? Et
puis, tenir quoi ? Ma queue ?!!!
- Te fâche pas vieux frère. Si je te dis ça,
c’est pour toi...
- Va te faire enculer !
- Merci.”
Un soir, on s’est assis, Cassandre
et moi, en face de la fenêtre du troquet, en buvant
un petit whisky après avoir bouffé. Je regardais
le ciel étoilé. Il devait faire très
froid dehors. Mais un froid agréable. J’avais
l’impression, ce soir-là, d’être
au cinéma parce que des spectacles comme celui-là,
je n’avais jamais eu l’occasion d’en voir
ailleurs qu’au cinoche. On se disait rien. De temps
en temps, on se collait un petit regard complice. Elle était
belle, bordel ! au bout du troisième whisky (c’est
pas du 4cl. qu’on buvait), je devins semi-romantique,
semi-merveilleux ?” Elle regarda pas le boxon, mais
elle me regarda mi, l’air de dire : “c’est
toi, p’tite tête qu’es merveilleux !”
Enfin, je suppose. On sait jamais. Elle m’a peut-être
regardé pour une autre raison. “- Cette pureté
dans le ciel, tu vois, cette neige, ce paysage, cette c hiasse
blanche quoi, ben, tu vois, ça me rappelle mon enfance
!
- Pourquoi ? Tu chiais blanc quand t’étais même
?
- Oh ! la ! la ! J’étais bien qu’il est
tard et qu’on a bu, mais enfin, quand même, malgré
tout, je trouve que tu manques d’inspiration. T’as
pas autre chose à me proposer comme vanne ?”
Elle sourit. Le whisky la faisait sourire. Et puis, je crois
que moi aussi, j’y étais pour quelque chose.
D’ailleurs, elle me disait toujours qu’elle me
trouvait marrant avec ma gueule d’indien juif. Aucun
rapport d’ailleurs avec ma vraie nationalité,
étant donné que je suis sorti d’un trou
du cul plutôt serbe qu’autre chose.
Ca faisait, je crois, ce soir-là, trois ou quatre jours
qu’on s’était installé dans “le
bled de mes deux”. Et on en finissait pas - surtout
moi - de s’émerveiller à la vision de
ce paradis qui nous entourait. Je continuai à gerber
:
“- T’es heureuse, dis ? Parce que, moi, tu sais,
je me sens plus, j’en reviens toujours pas...”
Elle consentit à jeter un œil à la fenêtre
: “- Ouais, c’est pas mal ici. Je crois que je
vais m’y plaire, petit, me dit-elle.
- Je suis pas petit fifille. Tu sais combien je mesure ?”
J’avais toujours une vanne , un jeu de mots, bien débiles,
dans mon sac.
“- Ouais, mais t’as quatorze ans.
- Quoi ?
- Mentalement.
- Merci.
- Non, mais, c’est un compliment.
- Faut voir. Tout est relatif.
- qu’est-ce que tu veux dire ?
- Je veux dire que tout est relatif. Si tu dis à un
mongolien qui a un âge mental de six mois qu’il
a quatorze ans, là, c’est un compliment, tu piges
?
- Moi, je pige, mais, c’est toi qui piges pas. Ce qui
te rend sympathique à mes yeux, justement, c’est
ta jeunesse d’esprit. Mais, c’est pas pour ça
que je te prends pour un mongolien. T’es jeune mais
t’es pas forcément con.
- Ouais, on dit ça...
- Pourquoi ? tu préférerais avoir une barbe
blanche et l’esprit d’un vieux con ?
- Non, bien sûr, mais quatorze ans, je trouve que tu
exagères un peu.”
Ce coup-là, afin de couper court à cette discussion
débile sans doute, c’est elle qui m’invita
à loucher par la fenêtre. Il s’était
mis à tomber des flocons...
Et c’est pour en arriver à ce moment merveilleux
que je vous raconte toute cette salade. Je ne sais plus exactement
comment ça s’est fait, qui avait eu l’idée
le premier de nous deux, mais nous nous retrouvâmes
dehors, le verre de whisky dans la main. Nous regardâmes
un instant les flocons s’écraser par terre, puis,
soudain, elle se tourna vers moi, me regarda, jeta son verre,
s’accrocha à mon cou et m’envoya une de
ces galoches dans les gencives dont je me rappellerai toute
ma vie. Vous vous rendez compte ! Un baiser, les pieds dans
la neige, la gueule parmi les flocons de neige, bien entourée
par la chlorophylle couverte de neige... (Vous allez me dire
que je commence à vous faire chier sérieusement
avec ma putain de neige à la con, mais, chez moi, c’est
une obsession, c’est plus fort que moi, faut que j’en
parte sans arrêt !).
“- Bouffe au moins des cacahuètes...
- Pas envie.
- Tu t’es remis à boire comme une bête
et tu bouffes pas. T’auras plus rien à gerber
après...
- T’occupes.
- Eh, vieux frère, le disque...
- Quoi ?
- Le disque. Ton petit Adagio chéri, ben il est fini.
Va le remettre... Ou fous autre chose...
- Ouais, j’y vais.”
Je vais remettre Albinoni et les violons reprennent de plus
belle.
“- Eh, petit...
- Oui, m’amour...
- T’en as pas marre ?
- De quoi ?
- De te branler la mémoire.
- De quoi ?!!!
- T’as très bien pigé !
- Je me branle si je veux. Et toi, si t’es pas content,
ben tu vas te faire foutre !
- Tu sais, vieux frère,la nostalgie, ça paye
pas...
- Ah ! J’en étais sûr ! J’en étais
sûr que t’allais me parler de ça !
- De quoi ?
- De “ça paye pas” ! Qu’est-ce que
j’en ai à foutre que ça paye ou que ça
paye pas !!!
- Maso, va !
- Si j’ai envie d’être maso, c’est
mon droit. Du reste, je ne pense pas l’être...
- Allons, vieux frère, dis pas d’absurdités
! C’est évident pourtant. T’es qu’un
pauvre maso !
- Et alors ? Je m’en fous !!! Laisse-moi tranquille
une bonne fois pour toutes ! Laisse moi avec ma Cassandre
et mes violons !
- Et ton alcool...
- Et mon alcool !
- Tu vas crever, vieux frère, si tu continues.
- Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
- Si tu crèves...
- Ben quoi ?
- Je crève aussi.
- Et alors ?
- Ben, moi, j’ai pas envie...
- T’as pas envie ?
- Absolument pas !
- Ben, tu crèveras quand même ! Comme tout le
monde !
- Réfléchis quand même un peu...
- Ta gueule, casse-toi, barre-toi !!!
- O.K., vieux frère, je me tais, je me tais...”
Deux mois comme ça. On s’est
payé deux mois super. Puis, petit à petit, ca
a commencé à dégénérer.
D’abord, parce qu’en vérité, la
ville, je peux pas m’en passer plus de deux mois. La
nature, j’aime ça, la vie à deux isolés
de la masse des cons, ça aussi, j’aime. Mais,
au bout d’un moment, je flippe et j’ai besoin
de me retrouver à Paris, en train de courir, de me
presser comme tous les moutons travailleurs, de me dépêcher
de mourir... Stupide, totalement stupide ! Mais, c’est
comme ça... La Cassandre, elle, par contre, elle en
avait rien à foutre de Paris ! Elle pouvait vivre dans
un bled de quinze habitants et demi le reste de sa vie, sans
même jamais remettre le nez à Paris, ne serait-ce
que pour y faire un petit tour.
Donc, je commençais à me faire chier. J’en
suis toujours à me demander pourquoi. Je pouvais très
bien retourner à Paris, m’y balader un peu, pendant
quelques jours et revenir ensuite. Histoire de me carboniser
un peu les poumons. Mais peut-être pas à perpète,
mais pour un bout de temps quand même. Cassandre, elle,
elle était pas d’accord. Au début, j’osais
pas trop lui parler de mon envie, puis, petit à petit,
je me mis à lui en toucher un mot, puis deux, puis
trois... Ce qui fait qu’au bout du quatrième
mot, elle pigea très bien ce que je voulais. Elle était
pas d’accord, mais quand je lui annonçai un jour
que je me barrais pour un week-end à Paris, elle me
cracha pas à la gueule pour autant. Tout simplement,
elle refusa de m’accompagner. Elle, elle n’avait
rien à fiche à Paris, pas d’amis à
voir, rien. Carrément, elle était écoeurée
à vie de la capitale et quand on lui parlait de Paris,
c’est tout juste si elle gerbait pas ses entrailles...
Ca, c’était la première fois. J’allai
donc à Paris, y prit mon pied pendant deux jours (j’en
profitai pour voir trois films et pour aller revoir la sale
gueule d’un de mes copains), retournai dans mon petit
bled, content de ce changement d’atmosphère mais
non point satisfait. D’autant plus que Roger (c’était
le copain que j’étais allé voir à
Paris) m’avait vaguement parlé d’un metteur
en scène qui cherchait un grand fou comme moi pour
interpréter un petit rôle dans son prochain film.
Selon Roger, je correspondais à ce que ce réalisateur
recherchait et il m’avait conseillé de tenter
ma chance. J’eus la connerie d’en parler à
Cassandre qui m’envoya chier en me tendant un rouleau
de P.Q.
“- Mais Caca, insistai-je.
- M’appelle pas comme ça ! Déjà
que Cassandre c’est pas mon vrai nom, alors Caca...
Comme diminutif t’aurais pu trouver autre chose !
- Ouais, t’as raison, Caca ça sonne mal. Cassi
? Cassou ? Casso ? J’sais pas... Attends. Je vais trouver
autre chose... Cassoulet ?!
- Casse-couille !
- Tiens, ouais...
- Non, le casse-couille, c’est toi !
- D’accord, je t’emmerde... Je comprends ça...
Mais enfin, malgré tout, de temps en temps, un petit
truc dans un film, ça me tuera pas... Et puis merde,
Paris c’est pas le front, tu me reverras.
- Alexandre, tu veux que je te dise...
- Non, non, j’y tiens pas...
- Je te le dis quand même.
- Non, te fâche pas, dis rien.
- T’es qu’un connard !
- Mais enfin, t’es pas bien, qu’est-ce que ça
peut foutre que...
- Tu fais chier, ta gueule !
- Mais enfin...
- Ca commence comme ça, par un petit truc comme tu
dis et après ça n’en finit plus.
- Mais non...
- Bon, bon, j’insiste pas... De toute façon,
t’es majeur, tu fais ce que tu veux.
- Mais non, j’suis pas majeur, plaisantai-je à
ma manière géniale, tu m’as dit toi-même
un jour que j’avais quatorze ans.
- Ha ! Ha ! rit-elle en se forçant, pour se foutre
de ma poire. Alors quoi ? Tu veux une autorisation avec ma
signature, c’est ça ?
- Non. Mais, je veux ton avis, c’est tout ?
- Ben, je te l’ai donné.
- De toute façon, y’a rien de sûr, faut
que je je passe une audition avant.”
Je la passai mon audition devant ce pédé de
metteur en scène. Et il m’engagea. Cinq jours
de tournage. Huit cents tickets. Pa dégueulasse. Le
tournage se passa très bien pour moi. A tel point qu’un
autre cinéaste fit appel à moi, une quinzaine
de jours après, pour un rôle plus important.
Le producteur de film me proposa deux briques. J’acceptai.
Cassandre fit la gueule. Je m’en foutais. J’étais
pris dans l’engrenage et la Cassandre, je commençais
à ne plus tellement en tenir compte. Environ trois
semaines de tournage pour cet autre film dans lequel je jouais
comme dans le précédent, le rôle d’un
truand fou. Un truc qui m’allait comme un gant. Je me
défonçais devant la caméra et je gagnais
du blé en plus. Et, dans quelques temps, j’allais
pouvoir regarder ma gueule de con sur un écran, fier
de moi.
Puis, ce fut une pièce de théâtre. C’est
fou ce que ça démarrait bien pour moi. Alors
là, répétitions pendant deux mois, puis,
en principe, quatre mois de représentations. Donc,
pratiquement six mois sans Cassandre. C’est là
que ça craque entre elle et moi. Surtout qu’elle
avait envie de faire un tour en Allemagne avec moi (exceptionnellement,
elle voulait quitter “le bled de mes deux” pour
quinze jours) voir des copines à elle. Moi, je refusai
et lui expliquai pourquoi.
“- Alors, tu vas te barrer carrément pendant
six mois et du reviendras ici une fois par saison, c’est
ça ?
- Mais non, je reviendrai le plus souvent possible.
- O.K., O.K. !
- Te fâche pas, Cassandre...
- Bon, j’irai toute seule à Stüttgart.
- Ben oui, t’iras toute seule.
- Et je resterai pas quinze jours mais deux ou trois mois.
Alors, ce sera pas la peine que tu reviennes ici avant longtemps...
- O.K., tu veux me faire chier, t’en as marre de moi
! pris-je la mouche.
- D’accord, d’accord. Ciao !”
Je ne revins dans ‘le bled de mes deux” qu’au
bout de d’un mois, décidé à me
raccommoder avec Caca. Elle était pas là. Raymonde,
la femme qui bossait dans le troquet, me dit qu’elle
n’avait eu aucune nouvelle de Cassandre depuis son départ.
Je restai trois jours, tout seul, à me faire cher,
à regarder voler les mouches. La montagne était
toujours aussi belle, même sans neige (on était
au mois de juin). Mais, moi, je restais insensible à
sa beauté. J’étais toujours dans mon tripe
parisien. La nuit, j’arrivais pas à m’endormir
(faut dire aussi que je pensais beaucoup à Cassandre,
j’aurais payé cher pour la revoir), je me retournais
dans mon plumard pendant deux heures et quand je m’endormais,
je faisais des cauchemars style Dracula qui se suce le sang,
Cassandre qui me crève les tripes ou encore Raymonde
qui me sert de la chiasse à bouffer. Donc, au bout
de trois jours, je rentre à Paris et je reprends mes
répétitions...
Merde, j’ai plus de whisky. Je vais
aller voir s’il reste de la bière dans le frigo.
Ah, merde. Y’a aussi le tourne disque... Faut que je
remette un truc. Bon, je vais voir ça après.
La bière d’abord. J’ouvre le frigo. Six
canettes intactes ! Chouette. J’en débouche une
et je m’en tape une première gorgée. Merde,
j’ai faim quand même...
“- Je te le disais bien, vieux frère.
- Ah ! toi, si tu pouvais aller chier, je te jure que tu me
rendrais service !
- Pourquoi ? tu veux que je chie pour toi ?
- Très drôle ton jeu de mots ! Maintenant, va,
barre-toi, va crever, va te noyer dans la cuvette !
-Bouffe, au lieu de dire des sottises.
- Des sottises ! Ah ! Monsieur se met à parler comme
les précieuses. tu me fais penser à ma grand-mère,
va ! elle aussi, elle était toujours derrière
moi, à me dire, fais ceci, fais pas ça. Et,
elle aussi, elle disait “sottise”. Connerie, mon
vieux, connerie, chez moi, on dit connerie ! Bon, ceci dit,
je vais bouffer. Je crois qu'il y a du jambon et des rillettes.
Tout ça, avec un peu de pain, ça doit faire
un truc mangeable. Allez...
- Te voilà redevenu raisonnable.
- Oui, grand-maman, oui, je suis un gentil petit garçon...
- Je ne suis pas ta grand-maman, Alex... Je suis ton ombre...
- L’ombre de mes deux !
- Entre autres.
- Allez ! Suffit maintenant ! Couché !
- Couche-toi le premier et je t’imiterai...
- Allez, laisse-moi bouffer, sois gentil, petit toutou à
son tonton... Va dormis dans ta petite niniche.”
Ca fait du bien d’avaler un petit quelque chose de temps
en temps. Ah ! J’allais oublier le disque. Qu’est-ce
que je mets... Du tzigane, tiens. Pour changer un peu.
“- Dis, vieux frère, ta Cassandre, elle...
- Ah ! Te revoilà, toi !
- Elle t’a bien baisé la gueule quand même.
Un beau jour tu reviens au bled et qui tu trouves au plume
avec elle ?
- Ta gueule !!! Commence pas avec ça !
- Bon, bon, je te laisse t’en souvenir tout seul...”
Deuxième partie :
MES DEUX A LA PLACE DES YEUX
“- La marge, pour toi, vieux frère, c’est
toi sur une scène de théâtre et le public
- c’est à dire les non-marginaux - dans la salle
pour t’applaudir... Pas vrai ?
- Tu me casses les couilles avec ta marge !
- Non, mais j’essaie de t’ouvrir les yeux...
- Ils sont bien ouverts, t’inquiètes pas pour
ça.
- Tu vois que les bons côtés de la marge, hein
?
- Pourquoi je verrais les mauvais ?
- Histoire d’être plus lucide...
- Merde ! Les mauvais, je suis en plein dedans ! Et puis quand
on espère, quand on a un but, on essaie de voir plutôt
les bons côtés que les côtés merdiques.
Sinon, à quoi ça servirait d’espérer,
hein p’tite couille, tu peux me le dire ?
- T’as pas tort. Mais t’es un faux marginal. Tu
veux être acteur pour être admiré par cette
masse de cons que justement tu méprises. Quand tu écris,
c’est pour essayer de faire pleurer le monde entier
avec tes petits malheurs. Pas vrai, crocodile ?
- Tu me les casses ! TU ME LES CASSES !!!
- T’énerves pas...
- Laisse-moi écrire tranquillement.
- Tu sais très bien que tu n’en as plus envie.
- Si.
- Si quoi ?
- Si, j’en ai envie.
- Si, tu en as envie, mais tu n’y arrives pas. D’abord,
parce que t’es bourré, ensuite...
- Lâche-moi, par pitié !
- Non, y’en a marre, vieux frère, tes rêveries
à la con, ça va cinq minutes.
- Mes rêveries... mes rêveries...
- Oui, tes rêveries. Il est temps que tu te réveilles.
- Mais, j’essaie d’écrire...
- Tu n’y arrives pas.- si. T’as v tout ce que
j’ai déjà écrit ce soir...
- Tu réécris tous les soirs la même histoire.
Sous une autre forme, mais c’est toujours la même.
Et, en plus, tu la finis jamais...
- Justement, laisse-moi finir ce soir.
- Finir quoi...
- Mon histoire, vieille merde !
- Tu crois vraiment qu’il y a de quoi en faire un roman
de ton truc, ou même ne serait-ce qu’une nouvelle
?
- Oui, je crois. Ou plutôt, non, je m’en fous,
j’écris pour moi...
- T’écris pour toi... Logique !
- Ton ironie, tu te la carres où je pense ! D’autre
part, je te signale que ton ironie est en contradiction avec
ce que tu me gerbais tout à l’heure ! tu disais
que je voulais faire chialer le monde entier avec mes petits
malheurs, hein ? Et maintenant, v’là que je t’annonce
que j’écris pour moi ! Ca te la coupe, hein ?
-Si t’écris pour toi, c’est pas mieux.
- Ah ! Et pourquoi ?
- T’es maso.
- Je m’y attendais. Dès que tu as l’occasion
de me traiter de maso...
- Je me fous de te traiter de maso, vieux frère, c’est
pas pour te faire chier que je...
- Putain ! Tire la chasse et lâche-moi !
- Bon, je te lâche...
- C’est ça, lâche-moi !”
Allez, une petite gorgée avant de reprendre la plume...
Où en étais-je ? Ah, oui. Cassandre au plume
avec un autre mec...
“- Et merde ! Ca c’est encore une invention à
toi, hein, vieux con ?
- Oui, vieux frère ?
- C’est encore toi qui m’as soufflé cette
histoire à la con...
- Il fallait bien trouver quelque chose.
- Y’a mieux.`- Y’a mieux, y’a mieux. C’est
toi qui le dis. Chaque fois que u recommences à écrire,
tu as l’air bloqué au moment où tu répètes
ta pièce de théâtre. Ou, plus exactement,
au moment où tu reviens au village pour la deuxième
fois, décidé à te réconcilier
avec Cassandre... Alors, j’essaie de t’aider,
c’est tout...
- Merci pour ton aide merdique ! J’ai autre chose en
tête.
- Pourquoi ? Ca te plaît pas ?
- C’est trop classique, nom de dieu ! Faut trouver autre
chose !
- C’est classique, peut-être... Mais, ça
sonne vrai. Une nana qui s’est pas fait mettre pendant
plusieurs mois, c’est logique qu’elle se mette
à tromper son préféré.
- Oui, c’est ça ! tu cherches une logique dans
les clichés les plus usés. N’importe quoi
!
- De toute façon, tu sais, moi, c’était
pour te dépanner...
- Oui, ben, au lieu de me dépanner, tu me bloques au
contraire avec tes conneries. Après , tu t’étonnes
que je ne réussisse jamais à finir cette histoire
!
- A quoi bon la finir alors qu’elle n’a jamais
commencé... Hein, vieux frère ?
- Si, elle a commencé.
- Dans ta tête.
- C’est déjà ça.
- C’est rien. Ta tête, c’est de la merde.
- Putain ! ce que t’es énervant !
- Ecoute, vieux frère, que tu veuilles écrire,
soit ! Mais, tes rêvasseries à la con, ça,
je trouve ça complètement débile et aliénant
!
- Mes rêvasseries à la con ?
- Oui.
- Pourquoi ? Rêver qu’on a aimé quelqu’un,
c’est con ?
- Toute rêverie est conne ! vieux frère, réveille-toi
et remue-toi ! agis ! fais quelque chose !
- Mais merde ! C’est ce que je suis en train de faire
! J’écris !
- Oui, mais tu écris une merde !
- Pas plus merde qu’autre chose !
- Ta Paulette, t’as jamais eu le courage de l’approcher,
de lui demander...
- Commence pas !
- T’as jamais eu le courage de lui demander si ça
pouvait marcher vous deux ! Ce qui fait que maintenant, tu
délires sur du papier en t’imaginant qu’elle
t’aurait dit “oui”, le jour où tu
lui aurais demandé...
- Le jour où je lui aurais demandé quoi ?! si
elle voulait un esquimau au chocolat gracieusement offert
par moi ? C’est ça ?
- Tu rigoles ! Mais ç’a aurait été
mieux que rien ! Au moins, t’en serais pas où
t’en es ! A dégueuler des rêves débiles
sur du papelard, à imaginer des histoires à
la mords-moi-le noeud-dans-les-Alpes-entre-deux-petites-montagnes
!
- Putain ! Ce que t’es con !
- Pas plus que toi !
- Oh ! Que si !
- Oh, vieux frère, tu me désespères de
plus en plus.
- Et merde ! Je peux plus écrire avec un con comme
toi à côté de moi ! Et merde ! Je fous
mon stylo en l’air !!! Je le casse !!! Et je déchire
ce que j’ai écrit !!! Voilà ! En mille
morceaux !!! T’es content ?!
- Oh, vieux frère, ce que tu peux être gosse
!
- Gosse ! Tiens, le disque ! Par la fenêtre !!! Et merde
! Maintenant, l’électrophone !À coups
de lates que jais le casser !!!
- Vieux frère, bordel, arrête tes conneries,
il est pas à toi ce tourne-disques !
- T’as raison... Il est pas à moi...
- C’est ça. Paulette, c’est du passé.
Faut l’oublier. Tu l’as connue un jour au bureau.
Toi, tu dessinais, elle, elle jouait de la machine à
écrire. Tu t’es senti attiré par elle
parce qu’elle avait une p'tite gueule blonde qui te
revenait, mais, t’as jamais osé l’approcher
! Voilà. Point final. On va pas en faire une tragédie
grecque de ton truc, non ! D’autant plus que maintenant,
tu es au chômage, tu ne la vois plus, elle peut plus
te faire bander toutes les cinq minutes, donc, t’es
tranquille ! O.K. ?
- Pas o.k. ! Pas o.k. du tout !
- Pourquoi ?
- Parce que... Oh et puis merde, t’as raison, vieux
frère, je suis à bout !
- Relève-toi. Te fous pas à genou comme un con.
- Pourquoi ? Ca a des genoux, un con, vieux frère ?
- Tiens, tu m’appelles vieux frère toi aussi,
maintenant ?
- Logique. Si je suis ton frère, tu es le sien aussi.
- C’est la première fois que tu me dis ça...
- Ouais...”
Une dizaine d'anges passent...
“- Alors, vieux frère, Paulette, tu laisses tomber
? tu te remets à vivre ?
- A vivre ?
- Oui, à vivre.- Tu déconnes. Mais comment veux-tu
vivre dans ce bordel de merdier de monde à la con complètement
foutu à l’envers !!!
- T’excites pas.
- Je m’excite pas. Je t’explique qu’il est
impossible de vivre, comme tu dis, dans un monde aussi merdique
que celui-là !
- Mais si.
- Mais non.
- Si je te dis moins, qu’est-ce que tu me réponds...-
Plus !
- Electricien, va !
- Intolérable insulte que voilà !
- vieux frère, j’en peux plus !
- Pourquoi ?
- Ma mère qui nettoie la cuisine dans laquelle il y
a tout sauf de la bouffe et moi qui me tords de faim sur le
canapé et qui gémis de douleur. J’ai mal
au bide tellement j’ai faim. Je supplie ma mère
de me donner quelque chose à bouffer. D’ailleurs,
c’est la première fois de ma vie que je réclame
quelque chose. Mais j’ai tellement faim que j’en
peux plus ! Elle a trouvé un bout de pain pourri...
C’est tout ce qu’il y a...
- C’est tordant ! T’en as pas une autre ?
- Mon père en train de boxer ma frangine aînée
à coups de poing dans la gueule et moi qui regarde
la scène, impuissant...
- Super !
- Ma mère, les pieds nus dans la neige...
-Arrête, je vais crever...
- Moi, en train de dégueuler de peur parce que mon
père vient d’arriver ivre-mort à la maison...
- Non, non, pitié, arrête ! J’en peux plus
!
- C’est pas des histoires à la Paulette, ça
! C’est du vrai ça, merde ! Ca te fait marrer,
toi !
- Mais, vieux frère, t’es complètement
dingue ! vis un peu e présent, merde !
- Tu sais ce que c’est mon rêve ?
- Non.
- Avoir une queue aussi longue et aussi dure qu’un bâton
de “bo-jutsu” pour pouvoir me mettre au moins
quatre salopes à la fois !
- T’as de ces rêves !
- Oui. Un bâton de deux mètres de long...
- Allez, vieux frère, va te coucher maintenant.
- Pas sommeil.
- T’es crevé, va te coucher...
- Lâche-moi, je me couche si je veux.
- Allez, vieux frère, va te zoner.
- Je veux pas me zoner ! tu sais très bien ce qui m’arrive
chaque fois que je me couche !
- Mais, tout ça, c’est psychologique. C’est
ton cerveau malade qui te joue des tours ! Tu n’es pas
malade, c’est ton cerveau...
- C’est mon cerveau qui est malade ? C’est ça
?
- Pas vraiment malade...
- Si. Tu l’as dit.
-Oh, arrête, je t’en prie !
- Tu sais, vieux frangin, les gens ne savent pas vivre...
- Je sais, je sais...
- Mais non, tu ne sais pas ! Laisse-moi finir ! Ils ne savent
pas vivre ! D’abord, ils ne savent pas pourquoi ils
vivent ! Ils boivent, mangent, baisent de temps en temps,
dorment et travaillent en s’emmerdant. Ils s’emmerdent
en travaillant alors que le travail, par définition,
n’est absolument pas mauvais pour l’homme ! Bien
au contraire. Seulement, ils font des choses qui ne leur plaisent
pas ! au lieu de dessiner, ils balaient, au lieu de jouer
du pipo, ils jouent de la poinçonneuse etc. Tu piges
?
- Oui, moi, je pige. Mais, toi, tu ne piges pas qu’il
est temps de se zoner.
- Lâche-moi avec ça !
- Mais...
- Tu piges pourquoi le monde marche à l’envers,
maintenant ?! Hein ?
- Oui, je pige, je pige...
- Ils se marient, ne s’aiment pas, font des gosses,
ont une paire de pantoufles et la télé et meurent
leur vie au lieu de la vivre...
- Avoue que de temps en temps, toi-même...- Oui, je
sais. On est tellement lâche... Quelquefois, on se dit,
putain, je suis fatigué d’essayer de lutter contre
ce système de vie qui m’envahit de partout...
Après tout... Peut-être que... Mais, je ne céderai
pas !!! J’aurai pas trois ou quatre gosses !!! J’aurai
pas de bagnole pour polluer !!!
- C’est ça, c’est ça, t’excites
pas !
- Les feuilles qui tombent au mois de mai, les centrales nucléaires,
la mer pleine de déchets et la bombe ! THE BOMB ‘
L’apocalypse ! THE BOMB, mon vieux !
- Tu deviens grotesque à force de t’énerver.
- Alors qu’on pourrait vivre si cool... L’aurore...
Le soleil qui se lève à l’horizon, qui
se met à te caresser la gueule... La mer verdâtre
qui est là et qui attend que tu lui plonges dedans
! Le matin, à huit heures, tu te baignes, imagine...
T’as les couilles toutes petites - on dirait des noisettes
- parce que l’eau est froide, mais tellement agréable
! t’es tout seul, y’a encore personne sur la plage...
Tu te réchauffes au soleil, en sortant de la flotte...
- Bon, écoute...
- C’est ça, la vie...
- C’est ça, c’est ça, allez, au
plumard maintenant.
- Ouais, on se zone...
Je me couche après avoir enfilé ce qui reste
de mon pyjama. Il est tout déchiré de partout,
je ne sais pas pourquoi j’en rachète pas un...
Et, tout d’un coup, c’est l’angoisse. Mon
coeur se met à palpiter. Chaque fois que je me couche,
c’est la même cérémonie... Faut
que j’aille voir mon toubib. C’est plus possible.
Demain, je lui téléphone pour prendre rendez-vous.
Je vais tout lui expliquer gentiment :
“- Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Docteur, je suis pas vraiment malade, vous savez, mais je...
J’ai des angoisses absolument incontrôlables...
C’est nerveux, vous savez... Ca me prend quand je me
couche le soir, par exemple... Ou bien, quelquefois, dans
le métro...
- Vous avez des palpitations cardiaques....
- Oui, c’est ça.
- Mais, à part cela, aucune autre faiblesse psychique...
- Non, rien. Je pense que c'est uniquement psychologique chez
moi... Quelquefois, dans le métro, j’ai l’impression
que je vais m’évanouir... Mais, ce qui m’inquiète
surtout, voyez-vous, c’est le coeur. J’ai peur,
à forte de me payer des angoisses qui provoquent des
palpitations...
- Vous avez quel âge ?
- Vingt-cinq.
- Vous voulez rire.
- Ah bon ?
- Le coeur a vingt-cinq ans. Ce serait bien la première
fois. Donnez-moi votre pouls... Quatre-vingt-cinq... Oui,
c’est un tout petit peu au-dessus de la moyenne. Retroussez
votre manche, s’il vous plaît... Vous avez une
tension à peu près normale... Non, vous, ce
qu’il vous fait avant tout - il est vrai que vous avez
mauvaise mine, je vais vous donner quelques fortifiants quand
même - ce qu’il vous faut surtout, c’est
du sport.
- Ah bon ?
- Mais, bien sûr. Il n’y a que ça de vrai
!
- Vous savez, docteur, il m’arrive aussi quelquefois
de parler tout seul, comme si j’étais deux personnes
différentes... Enfin, vous voyez...
- petit dérèglement nerveux. Il ne faut pas
non plus trop vous écouter, vous savez... Voilà.
Je vais vous donner là quelques fortifiants et du valium...
Mais, surtout, faites du sport ! Ne serait-ce qu’un
peu de gymnastique chez vous, tous les matins, un petit quart
d’heure... Vous voyez, comme ça, quelques mouvements...
Une, deux... Une, deux... Ou alors des pompes... C’est
très bien comme exercice, les pompes...”
- Vieux frère...
- Oui, vieux frère...
- J’espère qu’il va neiger demain.
- Oui, il va neiger demain.
- T’es sûr ?
- Oui.
- J’espère. Je voudrais tellement en voir de
la neige...
- T’en verras. Demain.
- Et après-demain, vieux frère...
- Après-demain, ce sera le printemps.
- Le pied !
- Et dimanche, il fera 30° à l’ombre.
- Et la semaine prochaine ?
- La semaine prochaine, t’auras un an de plus, vieux
frère...
Paris, le 28.02.77
Alexandre Strak
Les nouvelles d'Alexandre
Strak :
Allô
La
Boue
Coeur
nu dans la neige
Django
y la Rosa
Et pourtant je touche le sol
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